Suivre le Festival "in" d’Avignon est un vrai marathon. En quatre jours seulement, nous avons déjà pu voir dix spectacles. Avec de bonnes surprises ("Le Projet Luciole" sur la parole des philosophes, on y reviendra, ou "La Parabole des papillons" travaillé avec les banlieues d’Avignon), des propositions singulières (comme Peter Handke monté par Stanislas Nordey), des déceptions (Christian Rizzo) ou la pluie intempestive (qui s’est abattue pour la première du nouveau spectacle de Jan Lauwers dans le cloître des Carmes).

Mais dans cette suite de créations peut surgir une belle surprise, un spectacle formidable qu’on n’attendait pas. C’est le cas des "Particules élémentaires" adapté du roman culte de Michel Houellebecq et porté à la scène par un jeune metteur en scène de 26 ans, Julien Gosselin, venu de Lille, et entouré d’une bande de dix magnifiques interprètes de son âge. Près de quatre heures de spectacle qui pourtant passent comme un instant et qui parviennent à restituer la force du texte de Houellebecq, ce mélange de poésie et de cynisme, de tendresse et de misanthropie sur fond de misère sexuelle et de fin d’un monde.

Il est curieux que ce livre n’ait jamais encore été porté à la scène par un metteur en scène français alors qu’en Flandre, par exemple, Johan Simons le fit au NT Gent, en néerlandais (sans vraiment convaincre, il est vrai). Sans doute la réputation sulfureuse du roman et, plus encore, de son auteur, avaient-ils découragé les candidats. À tort, car le roman vaut bien mieux que la réputation qu’on lui a souvent faite et Julien Gosselin (c’est tout son talent) montre qu’il semble destiné à la scène.

Michel et Bruno

On connaît l’argument. Le roman raconte le destin de deux demi-frères, nés d’une même mère foutraque et sans pères. D’une part Michel, le sérieux et fort en sciences, devenu grand biologiste, découvrant les secrets de la reproduction parfaite mais incapable de vivre dans notre monde et de nouer une relation. Et d’autre part Bruno, prof de lettres dans un lycée, obsédé sexuel grave, pathétique, cherchant l’aventure dans des clubs échangistes ou au camp naturiste du cap d’Agde. Bruno trouvera un temps une compagne en Christiane, mais Michel et Bruno seront tous deux broyés par ce monde désenchanté.

Le texte de Houellebecq a de longs passages poétiques, d’autres très drôles (les activités du camp naturiste pour les quinquas en quête de quelque chose), d’autres encore d’une sexualité obsédante et triste, d’autres enfin prophétiques (sur la venue d’une post-humanité sur les décombres de la nôtre). Ce livre sonne la fin des idéaux de mai 68. Pour Houellebecq, la libération sexuelle n’a créé que frustration et misère sexuelle, la liberté entraîne la solitude, la pure recherche des plaisirs amène les "serial killers". Nous en sommes réduits à n’être plus que des consommateurs, seuls, désabusés, cherchant la béquille de sectes new age. Avant de se rendre compte que le temps est passé et qu’on a raté sa vie.

Houellebecq traite cela comme un entomologiste, n’hésitant pas à insérer dans son texte des passages scientifiques plus ou moins réalistes.

Repris par les jeunes d’aujourd’hui

On découvre à Avignon que ce texte, écrit en 1998, révélateur du spleen de ceux qui sont nés dans les années 50 et 60, reste très actuel. Le désenchantement du monde se double d’une inquiétude sur l’avenir. L’effondrement du mur de Berlin, mai 68, n’ont pas apporté la liberté, mais l’aliénation à une société individualiste et consumériste sans intérêt. Et s’il reste le sexe, celui-ci est triste.

Ces jeunes nés dans les années 80 semblent avoir créé ce texte pour eux. Il sont dix sans cesse sur scène. Ils jouent face au public, font de la musique, il y a des vidéos (mais jamais trop). Le récit très romancé (il raconte deux vies), avance, lumineux et sombre, vers la fin d’une civilisation. On rit beaucoup, on est souvent ému, interpellé devant cette impasse de la vie et cette recherche de l’amour.

Sur scène, un acteur joue un Houellebecq plus vrai que nature, voûté avec sa grande parka et sa cigarette. Un autre joue Bruno, le "beauf" qui veut juste draguer les filles mais qui ne parvient qu’à se masturber. Il en devient émouvant. Un acteur incarne le scientifique, sérieux, sage, qui se réfugie en Irlande, sous la brume, dans la génétique.

Julien Gosselin n’en est qu’à son troisième spectacle, mais il utilise parfaitement ses acteurs et les différentes techniques mises au service du texte. Quand on est à rire, ou presque choqué, il revient à la poésie de Houellebecq, et ses phrases qu’il déroule sur un fond de mer. Julien Gosselin explique son objectif et l’atteint très bien : "trouver l’endroit précis où le plaisir du spectateur d’être emmené dans ce monde-là, coïncide avec son inquiétude de le reconnaître". Et c’est dans ce double mouvement que se trouve la réussite du spectacle : on est séduit, et en même temps on est destabilisé de se voir dans ce monde désespéré et désespérant de Houellebecq, où il ne reste que la possibilité d’une île, mais impossible à atteindre.