Inspiré par l’univers de l’auteur de "Maison de poupée", Simon Stone signe une captivante saga hantée. 

Alors que, dans le Off, "Tabula rasa" fait le plein chaque jour sans exception au Théâtre des Doms (le clou, semble-t-il, d’une programmation d’ailleurs très largement suivie tant par le public que par les professionnels), la famille et ses démons - ressorts du théâtre dès ses origines antiques - hantent aussi le In. Et singulièrement la cour du Lycée Saint-Joseph.

Là trône une maison carrée, aux parois largement vitrées. Alors que le public noircit les rangs, une jeune femme s’affaire à la cuisine, prépare du thé… Le ciel d’Avignon est encore clair tandis qu’un panneau lumineux annonce le prologue, "La Conception". Et les éclairages de James Farncombe - tant dans la maison qu’à l’extérieur - vont faire des merveilles jusqu’au cœur de la nuit. Eté 1974. Lena se trouve prise dans l’étau de ses propres doutes entre son fiancé Jacob et son ex-mari qui l’a rappelée.

Ce pourrait être le début d’une sitcom. Si l’humour n’est pas absent, la gravité gronde déjà. Et un esprit voisin de celui des séries souffle sur la saga que vont déployer les acteurs formidables du Toneelgroep Amsterdam. À l’écriture et à la mise en scène, le jeune Australien Simon Stone - épaulé pour la dramaturgie et la traduction par Peter Van Kraaij - développe des caractères, joue sur les avancées et les reculs dans le temps, soigne le suspense, distille les révélations.

Familier du répertoire (Wedekind, Tchekhov, Sénèque) et explorateur des territoires intimes, il en propose ici une sorte de synthèse, touffue et palpitante. Monumentale mais sensible, douloureusement intelligible.

Vivarium

Ibsen (1828-1906), tenu pour le père du réalisme moderne, a mené le théâtre loin des cours royales et de l’aristocratie, vers le quotidien de la classe moyenne. Sans citation exhaustive ni reprise littérale de l’œuvre du dramaturge norvégien, le spectacle en est tout entier imbibé, en reprenant les figures récurrentes : l’idéaliste, l’industriel combattant pour faire valoir ses droits, l’épouse en quête de sens, l’homme en lutte avec l’héritage paternel, le couple implosif… Une espèce de bestaire archétypique mais jamais caricatural, qui va et vient dans le vivarium de cette "Ibsen Huis".

Ceci n’est donc pas une adaptation, mais une digestion, un objet neuf, truffé de références, et composé sur mesure pour onze comédiens d’exception - dont Hans Kesting (complice d’Ivo van Hove), dans le rôle de Cees, le père, l’oncle, le grand-père, l’architecte, le nœud de cette saga vertigineuse.

La vérité et le trouble

Construite en trois parties - Paradis, Purgatoire, Enfer - et dans une chronologie sans cesse bousculée (entre 1964 et 2017), jusqu’à abandonner les notations temporelles quand se croisent les vivants et les fantômes du passé, la pièce allie mise en scène virtuose, interprétation d’une fluidité étourdissante, scénographie saisissante (Lizzie Clachan) et propos suffocant de vérité et de trouble à la fois, dans une langue élégante et vivante.

Générations, secrets, abandon, fuite, piège, renommée, frustration, dépit, mépris, chagrin, pitié, blessures, perte, traumas, mensonge, certitudes, erreurs, résilience, obstination, oubli, tendresse, pardon, douleurs : tout ce qui régit et torpille les familles s’entrechoque dans "Ibsen Huis". Tout ce dont, aussi, se nourrit le théâtre depuis la nuit des temps. Un vertige orchestré par un virtuose.

  • Festival d’Avignon, jusqu’au 26 juillet. Infos : www.festival-avignon.com