Lara Barsacq ancre au présent sa plongée dans l’histoire des Ballets russes. Aux Brigittines, en soirée composée avec "Forces" de Leslie Mannès.

L’opus précédent de Lara Barsacq faisait écho à ses racines tant familiales que culturelles. Lost in Ballets russes, sorte de conférence installation performance, ouvrait une fenêtre aussi personnelle qu’universelle sur l’histoire de la danse occidentale, à travers une palette allant de la scénographie à la sociologie.

Toujours accompagnée dans sa démarche artistique par Gaël Santisteva, Lara Barsacq (danseuse pendant quinze ans entre autres à la Batsheva, aux Ballets C. de la B., chez Jérôme Bel, comédienne, chorégraphe, elle-même arrière-petite-nièce de Léon Bakst, l’étourdissant peintre, décorateur et costumier des Ballets russes) creuse ce sillon dans IDA, don’t cry me love, création éclose en octobre dans le cadre de la Biennale de Charleroi danse, et présentée cette semaine aux Brigittines. 

Elisa Yvelin, Lara Barsacq et Marta Capaccioli, le trio d'"IDA, don't cry me love".
Elisa Yvelin, Lara Barsacq et Marta Capaccioli, le trio d'"IDA, don't cry me love". © Stanislav Dobak

Ida Rubinstein, sulfureuse icône

Au centre de cette pièce nouvelle, Ida Rubinstein, entrée dans la légende au début du XXe siècle pour son audace, ses positions radicales, et notamment son interprétation, dans Salomé d’Oscar Wilde, de la Danse des sept voiles, qu’elle terminait nue – ce qui lui valut une renommée aussi instantanée que sulfureuse.

Pour autant, toute finement documentée soit-elle, la pièce ne se bornera pas à brosser le portrait d’Ida Lvovna Rubinstein (1885-1960), icône de la Belle Époque, muse de Serge Diaghilev et commanditaire du Boléro de Maurice Ravel, qu'elle fut la première à danser.

Lara Barsacq (ici en trio avec Marta Capaccioli et Elisa Yvelin) élargit la focale pour inclure, dans cette évocation sensible et admirative, le contexte historique, des éléments de son propre parcours (excluant toute complaisance de cette option dramaturgique), et l’inscrire dans le vif de l’air du temps. Cet aujourd’hui où, enfin, remontent à la surface les figures féminines longtemps éclipsées. Le tout dans une célébration où s’entremêlent les voies de la mémoire, de la gloire, de l’inspiration, les méandres de l’absence.


Dominés par une imposante toile brodée de rouge, noir et or ainsi que par une parure miroitante spectaculaire, la scénographie et les costumes (Sofie Durnez) jouent sur les matières, les textures, les reflets, sans escamoter jamais la grande simplicité de l’ensemble, mise en relief par les lumières de Kurt Lefevre et par un paysage musical incluant Tcherepnin, Debussy, Ravel, Snow Beard, Tim Coenen, mais aussi des compositions de Lara Barsacq et Gaël Santisteva.

À l’instar de l’art total que revendiquait son inspiratrice, IDA, don’t cry me love marie danse et jeu – y compris au sens le plus ludique, coffre aux trésors à l’appui –, chant, théâtre et confidence. Tissé de magnificence comme d’humilité, de grandiose et de trivial, le propos englobe humour et tendresse pour, à la profondeur des douleurs qui le traversent, allier une souveraine légèreté, et les accents puissants de la sororité.

  • Bruxelles, Brigittines (chapelle), du 3 au 5 décembre à 21h, les 6 et 7 à 19h30. Rencontre après-spectacle le 4/12. (Possible soirée composée avec "Forces" - lire ci-dessous). Infos & rés. : 02.213.86.10, www.brigittines.be

Mercedes Dassy, Leslie Mannès et Daniel Barkan, autre trio féminin et puissant pour une soirée en deux temps, aux Brigittines.
Mercedes Dassy, Leslie Mannès et Daniel Barkan, autre trio féminin et puissant pour une soirée en deux temps, aux Brigittines. © Hichem Dahes

Corps, son, lumière : les grandes lignes de "Forces"

"La réalité est nulle. L’art, c’est inventer d’autres mondes." La punchline un rien adolescente qui ponctue l’avant-goût en vidéo mis en ligne par les Brigittines profile la nouvelle pièce conçue par Leslie Mannès, avec le compositeur Thomas Turine et le créateur lumière Vincent Lemaître, dans la lignée du vigoureux solo Atomic 3001 – marqué par la pulsation incoercible du geste et du son.

Interprète chez Maxence Rey, Ayelen Parolin ou la Cie Mossoux-Bonté, la danseuse, actrice et chorégraphe a par ailleurs fondé, avec Louise Baduel, la Cie System Failure qui, dans des fictions futuristes, questionne le présent.

Rituel futuriste et immersif

Mettant ici en jeu la relation nature/technologie, Forces s’annonce comme un "rituel futuriste et immersif où trois figures féminines (Leslie Mannès, Mercedes Dassy, Daniel Barkan) nous emportent en un tourbillon de forces primaires, telluriques et technologiques à la fois".

La trinité corps/son/lumière est convoquée ici à nouveau afin de "provoquer une expérience sensorielle collective, totale et englobante" dont la trame s’inspire d’une trilogie de femmes puissantes : la Guerrière, la Chamane et la Cyborg, explique Leslie Mannès. "Nous voulons dans Forces générer une énergie collective puissante qui nous rassemble dans une célébration du vivant."

  • Bruxelles, Brigittines (Mezzo), du 3 au 5 décembre à 19h30, les 6 et 7 à 21h. Possibilité de soirée composée avec "IDA, don’t cry me love". Infos & rés. : 02.213.86.10, www.brigittines.be