Entre le presque vide et la structure extrême, noire et troublante création de la Cie ZOO aux Tanneurs.

Énergie, circulation, transmission, exubérance caractérisent la danse que pratique et cultive Thomas Hauert. En 2018, le chorégraphe suisse basé en Belgique célébrait les 20 ans de sa compagnie ZOO, notamment avec How to proceed, spectacle organique, ludique et colérique, où Thomas Hauert et ses complices en scène questionnaient une fois de plus, avidement, effrontément, le mouvement. Où aussi, déjà, pointait l’inquiétude.

Deux ans plus tard, les constats consternants qui s’imposent à tout observateur de l’époque ont infusé dans la réflexion du créateur.

La profusion de gestes, de matières, de couleurs de la pièce précédente s’estompent. “Nous pouvons assumer qu’en tant que culture, nous avons pris des mauvaises directions, nous avons fait des choix irréfléchis, nous nous sommes construits autour de fausses conceptions sans prendre connaissance de l’impact et des conséquences de nos choix.” En ces mots, la compagnie expose les fondations de If Only, éclos mardi aux Tanneurs.

© Bart Grietens

Sur le plateau, ils sont six. Thomas Hauert, Li​z Kinoshita, Sarah Ludi, Federica Porello, Samantha Van Wissen, Mat Voorter : des compagnons de route. Comme aussi Bart Selis (son), Bert Van Dijck (lumière), Chevalier-Masson (scénographie et costumes – tonalités sourdes, matières molles), fidèles de l’univers du chorégraphe.

Des cintres descendent des sculptures mobiles aux segments couleur crème. Le déplacement, par les danseurs, de deux postes de haut-parleurs montés sur roulettes actionne des fils qui eux-mêmes mobiliseront les œuvres en suspension. Cette architecture se double de celle – pareillement simple et complexe à la fois – de la musique. Thirteen Harmonies de John Cage (1985) a pour l’occasion donné lieu à un nouvel enregistrement par Wietse Beels (violon) et Lea Petra (clavier). L’étrangeté destructurée de la partition, le dialogue des instruments (et des musiciens), les silences accompagnent une danse radicale au point de sembler s’absenter.

Corps-mémoire, corps-repli

Une minutie extrême cependant habite ces gestes suspendus, ces hésitations, ces élans inaboutis, ces étreintes désespérées. Les corps ici, indéniablement porteurs de mémoire (figures familières, d’ailleurs, de la danse actuelle belge et internationale), actent aussi un repli, sinon un dépit. L’heure est noire. La frénésie en toute chose impose maintenant la lenteur. If Only… Si seulement on avait su ? On savait. Si seulement on avait agi ? On pouvait agir.

© Bart Grietens

Danse du fragment ou ruines de la danse, déroute ou désespérance : soixante minutes intenses, passées au bord du précipice, dont on s’écarte avec soulagement, vacciné contre l’indifférence, et revitalisé par l’audace d’un art qui sonde les profondeurs.

  • Bruxelles, Tanneurs, jusqu’au 13 mars. En avant soirée : “Chansons” de Greg Houben, m.e.s. Françoise Bloch.
  • Infos, rés. : 02.512.17.84 – www.lestanneurs.be – www.brusselsdance.eu
  • “If Only” tourne ensuite, en Suisse notamment. Et sera à Charleroi danse le 24 avril, et au Théâtre de Liège les 26 et 27 janvier 2021.