Scènes

Christof Marthaler convoque le passé pour un spectacle hilarant et tendre, plein de nostalgie et de beauté.

Depuis 30 ans, Christof Marthaler enchante avec ses spectacles plein de nostalgie, emplis d’un douce folie et de dérapages infimes et contrôlés, tout en étant hyperréalistes, très humains et tendres, où la musique est omniprésente.

Il était pour ce week-end seulement, au Singel avec le merveilleux Sentiments connus, visages mêlés, qu’il avait créé à Berlin en novembre 2016, pour la départ de la Volksbühne de Frank Castrof et par son propre départ après 25 ans de collaboration. Un spectacle d’adieu.

Le décor est comme toujours chez lui, décrépi, oublié de l’ex-Allemagne de l’Est. L’ascenseur est en panne, les murs ont été vidés de leurs tableaux, l’art a disparu. Seuls quatre pianos ont été laissés contre les murs.

Un gardien de musée (hilarant) vient apporter une par une de grosses caisses sorties des réserves dans lesquelles sont enfermés les acteurs, comme des pièces fossilisées du passé. Une actrice est pliée en quatre dans une toute petite caisse, d’autres sont saucissonnés dans du papier àbulle, un acteur joue de l’épinette sous une couverture.

Les 13 acteurs sont d’immenses comédiens (et chanteurs) de Marthaler et de la Volksbühne. Hors de leurs caisses, ils sont des fantômes surgissant du passé du théâtre: clochards, grosses dames portant chignons et tenues bavaroises. Quelques unes ont été enfermées jeunes et surgissent en robe lamée jaune pour faire des pirouettes.

Danke

Il n’y a pas de paroles mais beaucoup de musique et c’est merveilleux quand ils chantent. à l’unisson Mozart, Verdi, Schönberg, Haendel, un chant russe, ou Aragon et Castillede Boby Lapointe. Tous, couchés au sol comme des gisants, il murmurent « Laisse-moi pleurer sur mon sort cruel et aspirer à la liberté » de Haendel.

Marthaler pose ces questions: que reste-t-il de ces années de création? Que devient un spectacle ancien? Est-il réduità être oublié au fond d’un grenier ? Que deviennent les comédiens quand ils sont vieux?

La nostalgie et la mélancolie s’installent dans un spectacle où bientôt plus rien, ou presque, ne bouge, tout s’endort, mais reste bercé d’une grâce infinie grâce à la musique et au jeu, souvent drôlissime, des acteurs. A la fin, chacunpleure, debout, face au mur de scène, attendant peut-être la mort, et tout se termine par un « Danke » (merci).

Marthaler montre aussi l’apport immense que peuvent apporter des acteurs plus âgés (plus de la moitié ont dépassé largement l’âge de la pension). Pina Bausch avait déjà démontré leur formidable et touchante humanité en faisant jouer Kontakthof par des amateurs de plus de 65 ans et comme l’a fait Peeping Tom, dans son splendide spectacle Vader se jouant dans un home.