Scènes

De la farce à la transcendance : reprise d’un chef-d’œuvre, signé Jean-Sébastien Bach et Ingrid von Wantoch Rekowski.

Depuis sa création, en 2001, l’incroyable objet musico-théâtral imaginé par Ingrid von Wantoch Rekowski a continué à agir à travers les innombrables images et écrits déversés à son sujet. Remettre à la scène (des Martyrs) cette production mythique n’était donc pas sans risque. Mais que dis-je ? "Sans risque" ! Alors qu’avec son cortège d’hésitation, de trébuchages et de chutes, le risque est précisément la boussole de la chorégraphe, la faille, son lieu de vérité.

Alchimie exclusive

Et que les comédiens de 2001 soient tous au rendez-vous en 2018 n’est qu’un atout de plus dans cette alchimie exclusive où l’on n’est jamais plus juste - beau, transcendant - que lorsque tout (ou presque) va mal, mais où rien ne se passe sans la plus haute virtuosité, nourrie, dans ce cas, des vertus de l’expérience.

Il n’empêche : s’être emparé de la Messe en si mineur (in h-moll) de Bach comme cadre (vacillant) d’une improbable démonstration, et avoir intégralement confié celle-ci à des comédiens plus ou moins chanteurs sans autre accompagnement que des clochettes-diapason, accrochées à la ceinture ou dans le décolleté, n’était-ce pas comme scier la branche sur laquelle tous s’étaient hissés pour atteindre la canopée ?

Confiance : aujourd’hui comme hier, comédiens et public parviendront au sommet et, de là-haut, la vue sera surnaturelle…

© Philippe Fresco

Ils sont donc dix vétérans, toujours fringants, vêtus à la manière des années folles - mais, à y regarder de plus près, en sous-vêtements, singlets ou gaines à jarretelles, et en peaux de bêtes (les costumes sont signés Christophe Pidré) - à prendre place, après force baises-main et courbettes, dans le rectangle de lumière qui leur est imparti, avant d’entonner le premier chœur, mythique, du Kyrie. Toute la messe y passera, récrite mais si peu, chantée, susurrée ou mugie, avec des rendez-vous harmoniques bouleversants, des suspensions à couper le souffle, des arrêts sur image somptueux et signifiants - grappe de corps en extase ou en lutte -, et son lot de détails triviaux et terriblement humains ("Jeux humains, jeux divins", titra notre consœur en 2001).

Dépouillée et tremblante, l’architecture de Bach y apparaît plus visionnaire (on pourrait dire "moderne") que jamais, dessinée par les voix fragiles et pures de comédiens puissants et habités, osant rire et faire rire de tout, même de la mort, même de la mort du Christ, dans un mélange exclusif de dérision et d’indispensable compassion (on ne sait jamais). À voir et à revoir.

Avec Pascal Crochet, Daphné D’Heur, Isabelle Dumont, Bernard Eylenbosch, Hélène Gailly, Dirk Laplasse, Pietro Pizzuti, Annette Sachs, Candy Saulnier, Luc Schillinger, dans une scénographie et des lumières de Jan Maertens.

  • "In H-Moll", jusqu’au 22 décembre.
  • "Raphaël, les sirènes et le poulet" du 26 au 30 décembre.
  • Au Théâtre des Martyrs, Bruxelles. Infos & rés. : 02.223.32.08, www.theatre-martyrs.be