Jérôme Savary, Casanova du spectacle

Laurence Bertels Publié le - Mis à jour le

Scènes

Il est des signes qui ne trompent pas. Comme cette large banderole déployée chez le buraliste pour annoncer que les havanes sont de retour. Voilà une nouvelle qui devrait ravir Jérôme Savary, confortablement installé dans les salons Belle Époque du Métropole, à trois pas de là. Amateur de cigares, l'homme souffle quelques volutes vers les palmiers hôteliers. «La fumée ne vous dérange pas?»

Passionné depuis toujours par l'aspect populaire - et non populiste, précise-t-il - du spectacle, lequel doit s'apparenter à une fête, il a d'abord monté sa propre compagnie, appelée ensuite le Grand Magic Circus, avant de devenir en 1968, le Grand Magic Circus et ses animaux tristes. «L'animal triste, c'est l'homme» écrit notre interlocuteur, qui pour sa part respire plutôt la gaîté 1.

Né en Argentine en 1942, d'un père écrivain et d'une mère américaine, il a très vite étudié la musique et découvert l'amour du jazz. Directeur depuis le 1er octobre 2000 de l'Opéra Comique, Jérôme Savary, personnalité du monde du spectacle, a également, douze ans durant, dirigé le Théâtre national de Chaillot, celui par lequel est aussi passé son maître à penser, Jean Vilar.

Comment choisir les spectacles-clés dans la longue et éclectique biographie d'un homme gourmand qui monte, depuis 1969, environ deux spectacles par an?

Entre sa favorite, «La Périchole» d'Offenbach, son «Cabaret», «La Veuve joyeuse» de Franz Lehar au Grand Théâtre de Genève, «Le Bourgeois Gentilhomme» au Théâtre national de Chaillot, «La Légende de Jimmy», comédie musicale de Michel Berger et Luc Plamondon au Mogador ou encore «Fra Diavolo» d'Auber à la Scala de Milan, le choix s'avère difficile. Et si Savary aime citer Jouvet lorsqu'il déclare qu'au théâtre le triomphe c'est la durée, la quantité, elle, semble également être de sa partie. Les deux réunis l'auront entre autres mené à une nomination pour le Molière 99 du meilleur spectacle musical pour «Y a d'la joie!! et d'l'amour!!» qui en réfère, comme le titre le laisse supposer, à l'univers de Charles Trenet.Parfois critiqué par ses pairs, en raison de son amour du genre (trop) populaire ou des poitrines affriolantes, Savary, saltimbanque de luxe, qui se définit comme le Dom Juan ou le Casanova du spectacle, compte parmi les incontournables de la scène française. Il nous arrive pour les fêtes avec «Zazou», comédie musicale jazzy comme il les aime, programmée à l'Aula Magna par l'Atelier Théâtre Jean Vilar2.

Pourquoi une comédie musicale sur ces «hippies» de la Seconde Guerre mondiale? «Après cinquante ans d'omerta sur l'occupation - on n'avait pas le droit de consulter les archives pendant tout ce temps -, j'ai voulu expliquer comment un peuple civilisé a pu en arriver à des horreurs comme la rafle du Vél d'Hiv.»

Malgré une thématique plutôt dramatique, le metteur en scène promet que «Zazou» sera une fête. «En tout cas, le public l'a perçu comme ça. Soixante mille spectateurs l'ont déjà vu à Paris. La France a été extrêmement silencieuse sur cette période tant dans les manuels scolaires que dans les spectacles. L'histoire des Zazous, comparables aux hippies durant la guerre du Vietnam, a été peu contée. Ils ont tous eu un père, un oncle massacré à Verdun. On les a élevés en leur promettant qu'il n'y aurait plus jamais de guerre puis ces jeunes, à l'âge du bac, s'aperçoivent que la barbarie reprend. Je voulais donc raconter l'histoire d'une famille avec le père - que j'interprète un soir sur deux - commissaire collabo, une épouse charmante qui le désapprouve et sa fille rebelle.»

Monté en comédie musicale pour raconter au travers des musiques de l'époque, Ray Ventura, Charles Trenet et le jazz, le spectacle trouverait, dans le style choisi, le côté euphorisant cher à son metteur en scène, musiques swing et orchestre sur scène en prime.

Farouche opposant à la plupart des comédies musicales actuelles, entre autres parce qu'elles se jouent en play back, Jérôme Savary se montre intarissable sur le sujet: «Ce sont des comédies musicales karaoké. À Londres et à New York, le play-back est interdit. Le seul endroit, et c'est infamant, où on l'autorise, c'est en France. Comment ose-t-on faire payer 40 euros et plus aux jeunes pour venir écouter un disque?» À propos du genre théâtral qu'il défend ardemment, Savary dit encore: «Pour moi, un théâtre populaire est avant tout un théâtre où il y a du public. Je ne dis pas pour autant que celui-ci a toujours raison. Il est parfois manipulé, par la télévision par exemple, mais ne l'a jamais été par moi.» Amateur également de théâtre forain, Savary explique: «Initialement, le théâtre est forain, Molière n'écrivait pas pour passer à la postérité mais pour jouer dans la rue. Au théâtre, il faut s'exprimer avec tous les arts, les mots, les gags, la danse, la musique, le chant. Je ne conçois pas un spectacle sans musique. Ma mère étant Américaine, j'ai été bercé par le jazz qui est la plus grande révolution du siècle, car c'est la liberté, l'introduction de l'improvisation dans la musique, qui existait en Afrique mais pas chez nous où tout était codifié.» Pourquoi avoir monté «Zazou» ? Pour réhabiliter les Américains malmenés depuis la guerre en Irak? «La vision qu'ont les Français des Américains est discriminatoire. On les voit comme des obèses, hypnotisés par la télé or c'est le pays au monde où il y a le pus de diversité ethnique et culturelle. Quand j'ai vu que les GI's se faisaient massacrer à Bagdad, je me suis souvenu de la libération de Paris où les Américains ont été accueillis à bras ouverts, les femmes se sont données à eux, de nombreux enfants sont nés de ces courtes unions. J'ai donc voulu raconter cette époque. Car faire du théâtre populaire, c'est aussi raconter aux gens des histoires qu'ils ont envie d'entendre à ce moment-là», conclut Savary là où d'autres cherchent à confronter le spectateur.Se décrivant encore comme le Dom Juan ou le Casanova du spectacle tant il en est amoureux, Jérôme Savary se réjouit de bien gagner sa vie en pratiquant un métier qu'il adore. «Puis vous savez, quand on est vieux, on doit payer pour son passé...» confie, in fine, le père de nombreux enfants qui n'a sans doute pas aimé que le théâtre.

1. «Dictionnaire amoureux du spectacle», Jérôme Savary, Plon, 559 pp., env. 24,50€.2. Louvain-la-Neuve, Zazou, du 16 au 31 décembre, à l'Aula Magna, Grand-Place. Rens.: 0800.25.325 ou www.ateliertheatrejeanvilar.be

© La Libre Belgique 2004

Laurence Bertels

A lire également

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

cover-ci

Cover-PM

Facebook