Le point de vue de l’enfant ouvre sur un univers familier, trouble, hors formatage. Première belge au KVS.

C’est en juillet, à Amsterdam, dans le cadre du festival Julidans, que l’on découvrait la nouvelle pièce de Gabriela Carrizo et Franck Chartier, troisième volet de la trilogie familiale entamée avec Vader (2014) et Moeder (2016).

Voici donc Kind, l’enfant, pour un nouvel opus dans la lignée et l’esthétique de la compagnie Peeping Tom : hyperréalisme instable, basculant vers l’étrange. Et révélant l’envers de l’illusion.


Naïveté et cruauté

Des rochers imposants, un sol qui semble de cendres, des pins vertigineux : le décor de Kind (conçu par Justine Bougerol) est une forêt profonde, comme il s’en déploie dans les contes de fées ou les films d’horreur. C’est là que va surgir une fillette, robe rouge, couettes, toute à sa joie de pédaler sur son petit vélo. Une fillette sous les traits et la silhouette d’Eurudike De Beul, fidèle comparse de Peeping Tom, mezzo-soprano quinquagénaire. Étrangeté déjà. Malaise peut-être. Incertitude certainement. Car tout figuratif qu’il soit, l’univers qu’on nous propose-là contient d’emblée sa part de fantasme. Souvenir, projection, rêve voire cauchemar.

Naïveté et cruauté seront les axes du spectacle – théâtre visuel, danse virtuose, paysage sonore ponctué de Wagner, Haendel ou Janis Joplin –, laissant le champ vaste aux lectures multiples.

De mystérieux enquêteurs, des touristes inquiets, un garde-chasse menaçant, un bébé sapin réclamant de l’attention, une pluie torrentielle sous la tente qui abrite une famille de randonneurs, des créatures masquées : on se croirait chez Lynch, Buñuel ou Burton, ou au cœur d’un diorama, ces scènes ou environnements reconstitués sous cloche, dans certains musées.

© Olympe Tits

Aux acteurs-danseurs de Peeping Tom s’ajoutent des figurants (des personnes âgées, une enfant) recrutés dans chaque ville où se joue Kind. Quelques explications des créateurs, une rapide répétition technique et les voilà en scène. Avec une présence à la fois forte et vacillante, une spontanéité d’autant plus précieuse qu’elle absorbe et reflète le surréalisme à l’œuvre sur le plateau, et qu’elle met en relief la violence sous-jacente de cet univers, les fantômes et tabous qui le hantent, les traumas qui, peut-être, ont forgé ses contours.

La violence intrinsèque de l’humain

Outre l’enfant surdimensionnée et la petite figurante de la représentation, l’enfance a fait partie du processus de création dès le départ. Tout a commencé par un atelier d’une semaine avec des enfants et jeunes ados, "cet âge incertain où ils sont en quête de repères, d’identité, faisant face à leur corps qui change, qui leur est comme étranger", raconte Franck Chartier.

"Dans le studio, comme toujours, on avait plein d’accessoires, de costumes, reprend Gabriela Carrizo. Pour les petits c’était comme une plaine de jeux. On proposait, ils essayaient, lançaient d’autres idées… C’était nouveau pour nous, de découvrir notamment le temps qu’il faut aux enfants pour entrer dans nos demandes, pour explorer. C’était drôle de les observer en train de créer, de fixer des territoires, d’entrer en conflit…" Un garçon, en particulier, retient leur attention : "il s’était approprié une arme et ne faisait rien sans". Et les créateurs d’entreprendre une réflexion sur la violence intrinsèque de l’humain, nourrie aussi par le vécu des interprètes comme par le contexte et l’actualité : "l’élection de Bolsonaro au Brésil, avec soudain les militaires partout dans les rues, les lois sur les armes en Italie, en Argentine"

Le rôle de parent – ou le choix de ne pas l’être dans ce monde – fait à ce titre partie de la réflexion qui a construit Kind. Y compris ce qui se transmet d’une génération à l’autre comme valeurs mais aussi comme peurs ou poisons.

Chargée de "violence ordinaire", la pièce est vécue par ses créateurs comme "éprouvante" par l’énergie qu’elle requiert. Notamment, souligne Gabriela Carrizo, "dans l’attention diffractée des enfants" qui structure la dramaturgie et impose son rythme aux interprètes.

  • Bruxelles, KVS Bol, du 17 au 25 octobre (complet) – 02.210.11.12 – www.kvs.be
  • "Kind" en tournée : le 31 octobre au Cultuurcentrum de Bruges, en janvier à Courtrai, en février à Anvers, en avril à Louvain, en juin à Gand – www.peepingtom.be