Jean-Michel Van den Eeyden, directeur du théâtre de l’Ancre à Charleroi, a été forcé de mettre au chômage économique temporaire l’ensemble du personnel, inclus, la direction. 

Une décision hautement significative des problèmes rencontrés par tout le secteur des arts de la scène.

Décision très douloureuse aussi qu’il explique dans une longue lettre ouverte qu’on lira ci-dessous. 

Extraits: « Dans un pays o ù les magasins de bricolage rouvrent avant les librairies et les musées, dans un é tat o ù le mot culture est quasi inexistant dans le discours politique et l artiste trop souvent considé r é comme un narcissique, on peut se poser la question de la place de la culture et de sa survie dans les enjeux politiques. Dans ce contexte, ne pouvant plus accueillir ni artistes ni public dans ses murs, et sans aucune perspective de réouverture, et vu le peu de réponses apportées par le monde politique notre lieu de création est malheureusement contraint de cesser temporairement toute l activit é de son é quipe permanente. »

Texte complet

« C e jeudi 30 avril, veille de la fête du travail, possible ironie du sort, j'ai, en accord avec la présidence du Conseil d'Administration de L’Ancre, pris la difficile décision de mettre au chômage économique temporaire pour raison de force majeure l’ensemble du personnel de L’Ancre, en ce compris la direction.

Dans un pays où les magasins de bricolage rouvrent avant les librairies et les musées, dans un état où le mot culture est quasi inexistant dans le discours politique (sauf par opportunisme) et l’artiste trop souvent considéré comme un narcissique, on est en droit de se poser la question de la place de la culture et de sa survie dans les enjeux politiques nationaux. Dans ce contexte, ne pouvant plus accueillir ni artistes ni public dans ses murs (alors que c’est l’essence même de la mission pour laquelle il est subventionné) et sans aucune perspective de réouverture, notre lieu de création est malheureusement contraint de cesser temporairement toute l’activité de son équipe permanente.

Tout comme il s’est avéré primordial de protéger la santé des travailleurs de l'institution en imposant rapidement le télétravail, il m’apparaît comme une évidence et une nécessité absolue de mettre nos activités à l'arrêt et de placer l'ensemble du personnel au chômage temporaire (avec une compensation financière de la part de L'Ancre afin de réduire au maximum l'impact de cette mesure sur le salaire des travailleurs). Dans les circonstances actuelles et vu le peu de réponses apportées par le monde politique, réduire drastiquement et d’urgence nos dépenses structurelles est en effet pour moi la meilleure façon de protéger les futurs projets artistiques, et, grâce à cela, de sauvegarder l'emploi des artistes et techniciens intermittents qui paient aujourd'hui le prix fort de cette crise.

Pour rappel, à ce jour, le seul budget débloqué pour l’ensemble du secteur est celui du Fonds d’urgence de la culture (8,6 millions d’euros pour l'ensemble du monde culturel jusqu'à la fin du confinement : centres culturels, centres d’expression et de créativité, musique, centres d’art plastique, musées publics et privés, cinéma; dont 2,9 millions pour les arts vivants : théâtre, cirque, conte, interdisciplinaire, danse).

Ce budget sera de toute évidence insuffisant. De plus, pour en bénéficier, les opérateurs doivent prendre connaissance d’un vade mecum émis par le cabinet de la culture qui permet de déterminer qui aura droit à ce fonds d'urgence. La complexité de ce vade mecum et des conditions d’accès à ce fonds a fini par confirmer ma décision de suspendre l’ensemble de nos activités. Plutôt que de simplifier l'accès à ce fonds, on a choisi de le complexifier jusqu'à l'absurde (avec la triste perspective que les moins bien outillés, c’est-à-dire aussi les plus précaires, commettent des erreurs de compréhension ou se découragent en cours de lecture…).

Madame la Ministre, on aurait pu espérer une autre réponse pour soutenir les lieux de création et de culture en ces temps incertains. La vocation première de nos institutions est de contribuer à éclairer et à peupler l’horizon… le voilà bien bouché... tant pour les artistes que pour les citoyens.

Malgré tout, il y a de l’espoir. Sur papier et dans les discours, certes, on voit en effet fleurir un peu partout dans la presse, tant de la part des artistes que des directions d'institutions culturelles, de belles propositions pour réagir à la situation de confinement et permettre de réinventer le rapport entre spectateurs (vivants) et spectacle vivant.

Mais où sont les moyens pour les mettre en œuvre et rémunérer les artistes ou soutenir ces projets ?

Où sont les moyens pour pallier au désistement annoncé des entreprises pratiquant le Tax Shelter ? Dans nos budgets, les financements attendus par le biais du Tax Shelter sont destinés à permettre aux projets de création de la saison prochaine de se concrétiser dans leur intégrité artistique et dans le respect des lois du travail. Les budgets de ces créations se voient potentiellement amputés d'un tiers. Comment réagir? Allons-nous demander aux artistes de réduire leur temps de travail, leur salaire, le nombre de leurs collaborateurs pour compenser ces pertes ?

Où sont les moyens qui permettront d'offrir une sécurité sanitaire aux équipes artistiques et administratives ainsi qu'à nos spectateurs ?

En l'absence de réponses convaincantes, et pourtant certaines seraient des plus simples à prendre au niveau fédéral en levant les taxes à l'emploi durant une période définie pour l'ensemble des opérateurs culturels, la direction de L’Ancre n'a pu trouver d'autre issue que celle de fermer l'institution et d'économiser au maximum sur le salaire des employés permanents et les frais de fonctionnement de la structure afin de préserver l'emploi artistique futur.

L'ensemble de l'équipe de L’Ancre, dont le travail est de soutenir celui des artistes dans leurs créations, partage pleinement cette décision et a pu mesurer, par la réaction de ces derniers, la valeur de cette action solidaire. »