Du poétique au politique, de l’humain à l’urbain, parcours festivalier au Kunsten.

Qu’on vibre au rythme des favelas de Rio de Janeiro, qu’on déambule dans un périmètre de sons, d’images et de mouvements inspirés de Vendredi ou les limbes du Pacifique, que l’on assiste à une minutieuse séance de revalidation, il s’agit toujours, au fond, d’entrer en résonance avec le monde.

Réel ou rêvé, décortiqué, pensé, réinventé, dénoncé : le monde-matière, dont les artistes s’emparent, bat au cœur du Kunstenfestivaldesarts, au gré des singularités qui s’y entrechoquent.

La ville, les éléments

D’Alice Ripoll, on avait découvert aCORdo, où quatre danseurs issus des favelas de Rio bousculaient les repères et malmenaient les clichés dans une performance décapante, culottée, poétique et politique. La chorégraphe brésilienne, qui étudia la psychanalyse avant de se tourner vers la danse, était cette année de retour au Kunsten avec CRIA. En portugais le terme signifie "jeune créature" et "créer". Au Brésil, il sert aussi à désigner la favela dont on est originaire. 


C’est toute l’ambivalence, la brutalité et la fête de la mégapole brésilienne que contient cette pièce du groupe Suave, composé de corps divers, d’identités multiples. D’un défilé ininterrompu de danses virtuoses - relevant de la rue comme des salons, du hip-hop comme de la danse contemporaine -, et sur un tempo irrésistible, le spectacle se fait plus théâtral, plus radical aussi, sans jamais renoncer à ce mélange de nonchalance et d’exigence qui, irrigué par la puissance du collectif et la violence du contexte, l’électrise de bout en bout. Jusqu’à ces poings levés quand, au salut, les danseurs brandissent une plaque "Rua Marielle Franco", saluant cette femme politique, sociologue et militante des droits humains et LGBT, assassinée à Rio le 14 mars 2018.

Plus allégorique est la création de la chorégraphe belge Louise Vanneste : Atla inclut les spectateurs dans un univers où sons, gestes, actions, images entrent en dialogue. De la représentation à l’installation, Atla (à lire aussi comme une contraction d'"À travers les aulnes") se met, comme Vendredi, à l’écoute des éléments. 

Louise Vanneste signe avec "Atla" non pas une adaptation de Tournier mais une expérience sensorielle.
Louise Vanneste signe avec "Atla" non pas une adaptation de Tournier mais une expérience sensorielle. © Maria Baoli

Le paradoxe du désir

De l’univers urbain en expansion où elle travaille - la tentaculaire Séoul -, et de son pays à la structure si singulière (spectaculaire croissance économique, stricts systèmes hiérarchiques, mais omniprésence des esprits), Geumhyung Jeong fait la matière de ses créations, en prise avec les contradictions d’une société à la fois ultramatérialiste et attachée à la tradition.

La jeune chorégraphe, metteuse en scène et performeuse coréenne nous invite, dans Rehab Training, à son face-à-face avec un mannequin de crash-test, qu’elle manipule avec rigueur et délicatesse dans ce qui ressemble à une attentive séance de rééducation.

Machines de précision, harnais sophistiqués, détail des points d’attache : la démonstration clinique tient du théâtre de marionnettes et brouille la frontière entre corps, personne, personnage. Y sont mises en question l’inertie, la durée, la patience. Alors que peu à peu s’esquissent, dans ce duo, le paradoxe du désir, la parabole de la manipulation, l’inexplicable émotion.

  • Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles (divers lieux), jusqu’au 1er juin - 02.210.87.37 - www.kfda.be