Olivier Py, 48 ans, l’ex-directeur du Théâtre de l’Odéon à Paris, le poète, le comédien, le grand metteur en scène (d’un "Soulier de satin" d’anthologie notamment) sera en 2014 le nouveau directeur du Festival d’Avignon, le plus important au monde. Il est aussi metteur en scène d’opéra. Après le succès des "Huguenots" créés à la Monnaie, il y revient dès le 3 décembre, avec "Hamlet" sur une musique d’Ambroise Thomas.

Nous avons rencontré ce passionné autant par le théâtre que par le chant, qui se revendique à la fois catholique et gay, qui se désespère de cette France qui a peur de tout et qui est touché par des arguments qui deviennent vite homophobes et irrationnels.

Contrairement à une rumeur, il n’ouvrira pas le festival en Cour d’honneur par une de ses productions. Même s’il montera un spectacle par festival. L’édition 2014 ouvrira avec "Le Prince de Hombourg" d’Heinrich von Kleist mis en scène par Giorgio Barberio Corsetti. Il annonce aussi Marie-Josée Malis avec "Hyperion" de Hölderlin, "Mai, juin, juillet" de Denis Guénoun mis en scène par Schiaretti, et confirme que le projet Villes en scènes où se trouve le National sera intégré à la programmation avec des spectacles d’Emma Dante et de Gianina Carbunariu. On peut ajouter qu’on y verra la création de Fabrice Murgia dans le cadre de "Villes en scènes", mais aussi, même s’il ne le confirme pas encore, "Coup fatal", le spectacle très attendu d’Alain Platel, travaillant au Congo, avec le contre-ténor Serge Kakudji et 13 musiciens de Kinshasa, pour se mesurer à Häendel et Gluck, et "Huis" avec Josse De Pauw et Lod, tiré de deux textes de Michel de Ghelderode, avec 16 acteurs et deux chanteurs, sur la mort.

Quel est votre projet pour Avignon ? 

Il tient en un mot : "le théâtre populaire", mais en disant ça on n’a encore rien dit. "Populaire" veut dire l’excellence artistique qui va de pair avec la médiation sociale afin que cette excellence ne soit pas réservée à la seule élite. Ce n’est certes pas le cas aujourd’hui à Avignon, mais on peut encore améliorer ce travail auprès des couches populaires. 

Mais les salles sont déjà pleines. Dès l’ouverture des réservations, c’est "full". 

La question n’est pas seulement de remplir les salles, c’est fait, mais aussi d’ouvrir des places à prix réduit et de les bloquer pour les jeunes, et de toucher ces quartiers populaires autour d’Avignon, ceux par exemple, autour de la Fabrica, la nouvelle salle du Festival, au cœur de quartiers dits difficiles.

 Quel sera le thème de votre création et y aura-t-il des Belges cette année ? 

On a parfois dit que seul le théâtre flamand allait à Avignon... Vous avez donné les points acquis, le reste sera dévoilé en mars. Je créerai mon spectacle à la Fabrica, sans thème, car le grand théâtre (pour peu que j’en fasse) n’a jamais de thème sauf celui du théâtre. Côté belge, les deux frères Murgia en seront. J’aime bien Alain Platel et Josse De Pauw mais je ne veux rien confirmer. Ces dernières années, il y a eu beaucoup d’artistes allemands et flamands que j’aime bien comme les artistes belges en général, mais je voudrais rééquilibrer vers le Sud, avec des Espagnols, des Italiens (Emma Dante) des Grecs (faire un "focus" grec, car en dehors du drame qu’ils vivent, il s’y passe des choses intéressantes sur le plan artistique). Et on va essayer d’ouvrir de nouveaux lieux en centre-ville.

  Voulez-vous revenir à l’esprit de Vilar ? 

Il ne faut pas y retourner, il n’a jamais quitté Avignon. Ses vues sont un grand mécano toujours valable. La décentralisation qu’il voyait à l’échelle de la France, il faut la pratiquer à Avignon à l’échelle de 3 kilomètres, pour impliquer ces quartiers "difficiles". Et l’idée de théâtre populaire qui ne soit ni prolétaire ni privé reste bonne. Je ne suis pas un artiste du passé, je poursuis l’héritage de tous mes prédécesseurs à Avignon et, de plus, ce sont les artistes qui feront le festival.

  Il n’y aura plus d’artistes associés ? 

Ils le sont tous. C’était un bel outil de communication mais qui créait un "in" et un "off" dans le "in". 

Qu’est ce qu’un "bon" spectacle pour Avignon ? 

La seule question est : qu’est-ce qu’un "bon" spectacle, car Avignon est à géométrie variable, et même si on propose 16 h de spectacle sous la pluie, le public suit. Je ne connais pas de lieu au monde où on peut tenter de telles aventures artistiques. Qu’est-ce qui est "bon" ? Je n’ai pas d’école, j’aime des esthétiques très différentes, je déteste les chapelles. C’est quand le spectacle est comme une île, quand il est singulier. 

On dit que vous voulez le théâtre de texte ? 

Je n’emploie jamais ce terme, c’est un pléonasme comme on dirait une "voile à vent". Mais rassurez-vous, la danse, la performance, l’interdisciplinarité seront toujours là. Ce qui m’émeut, c’est ce qui ne me ressemble pas et dans quoi, pourtant, je me retrouve. C’est l’altérité que je cherche dans une œuvre. Je n’aime pas les écoles, les académismes (de la réaction ou de la révolution), les prix de Rome. Il me faut des choses plus singulières. 

Le théâtre est plus important en période de crise ?

Bien sûr, on vit une grande crise morale et c’est dans les crises morales que le théâtre trouve le plus de sens. Chaque été, à Avignon, la gauche se recentre. Le théâtre peut nous dire que l’avenir de l’Europe, l’avenir de la France, l’avenir de la gauche, est dans la culture. On vient de découvrir que le poids des industries culturelles dépasse celui des industries de l’automobile ou du luxe. Le théâtre aide à rétablir un rapport au monde par des moyens indestructibles : la parole, l’homme, et juste quelques bonnes volontés. 

La révolution technologique n’a pas tué le théâtre ? 

Facebook est une révolution comparable à celle de Gutenberg et de l’imprimerie. Pourtant, le théâtre non seulement résiste mais il insiste. Pour ma génération, les technologies nouvelles sont extraordinaires, mais pour les plus jeunes nés avec elles, ce qui est extraordinaire, c’est cette présence réelle qu’on trouve au théâtre.

  Le théâtre, réponse à un monde sans plus d’idéologies ? 

Je sens une grande soif de débats critiques, de conférences, et je rêve de faire d’Avignon une grande université d’été. Mais j’ai toujours vécu sans idéologie avec à la place la joie, l’espoir, la foi, en rejetant tous les "ismes". J’aime le théâtre, pas le théâtrisme ; j’aime la catholicité par le catholicisme.

  Vous avez écrit un livre avec vos 101 définitions du théâtre. S’il fallait en choisir une ? 

Le théâtre est la récompense de n’avoir rien attendu.

  C’est comme Lacan qui parle de l’amour en disant que c’est donner à l’autre ce qu’on n’a pas et qu’il ne veut pas ? 

Cela définit plutôt le rapport scène/public. Un public qui vieillit et qu’il faut rajeunir. On ne peut plus réfléchir en termes de classes sociales. D’ailleurs la classe ouvrière existe-t-elle encore ? Il faut s’ouvrir vers les ghettos. J’aime Avignon qui me fait penser à Grenade, à la Méditerranée. Et je m’y suis toujours senti bien, mais le vote FN aux prochaines municipales s’annonce puissant. Il y a en France un désespoir, un dégoût de la politique très inquiétant et qui favorise les extrêmes. Vilar aurait répondu à cette crise en prônant de revenir à la République, à la démocratie, à Liberté, Egalité, Fraternité. Cela reste les bonnes idées de demain.

 La couleur politique d’un ministre de la Culture vous gène-t-elle ? 

Je suis un homme de gauche, mais je garde ma liberté de parole, je ne suis pas un apparatchik. Et c’est Malraux, ministre de droite, qui a poussé Avignon ! Mais dans la ville d’Avignon, la politique c’est la foire d’empoigne, et si demain le maire était FN, je pourrais partir car je n’accepterais pas d’être récupéré par le FN. Il y a peu de risque que cela se passe, mais la ville d’Orange est tombée aux mains du FN il y a quelques années. Ce qui m’inquiète le plus c’est que les idées du FN se répandent largement : l’idée qu’on ne pourrait plus vivre avec les musulmans, qu’il faut renvoyer les Roms, que le mariage gay serait un problème de civilisation.

  Il y a eu à Avignon des manifestations violentes de catholiques intégristes. 

Un extrémisme catholique très fort sévit dans la région et qui m’a déjà repéré. Mais c’est moi qui suis dans l’Eglise de Vatican II, alors qu’eux, qui récusent Vatican II, sont les apostats. Le Pape vient de dire qu’il n’a pas à juger un homosexuel, il est très en avance sur une partie de ses troupes. Avec une Eglise qui ne jugerait pas moralement, on avancerait plus vite vers l’Evangile. Un chrétien est quelqu’un qui ne juge jamais. C‘est plus exigeant que d’être artiste car on peut être un sale type et, néanmoins, un formidable artiste. 

Pour l’opéra, vous revenez à la Monnaie, avec "Hamlet", créé à Vienne. 

C’est ma 21e mise en scène d’opéra. Plus que le théâtre et la musique, c’est le chant qui est la plus grande réussite spirituelle, la chose un peu difficile et valable pour laquelle j’ai de l’admiration, car le chant touche directement l’âme, l’exprime le plus immédiatement. J’aime chanter. Hamlet est un sujet rarement monté à l’opéra. La musique d’Ambroise Thomas m’a touché d’autant qu’il donne le rôle principal non à un ténor mais à un baryton, une belle trahison. 

Hamlet, en phase avec les incertitudes de notre monde actuel... 

Nous sommes tous des Hamlet. L’angoisse politique est là et ma mise en scène se déroule dans un souterrain, dans ce qui ressemble à une cave ou un caveau, des catacombes, des égouts de la ville. 

Une vision noire, la vôtre ? 

Le spectacle le plus pessimiste qui soit restera toujours plus optimiste que le plus optimiste des journaux télévisés. Un seul spectateur changé par un spectacle le justifie totalement alors que 12 millions de téléspectateurs ne justifient pas un JT.