Angèle Baux Godard livre une performance rock et onirique : une quête de soi au risque du souvenir, levant le voile sur un mal encore tabou, le vaginisme. Une production de la Cie FACT, du Théâtre des Martyrs et du Rideau de Bruxelles.

"Ça commence par un choc." Un détour en voiture, un impact. Elisa percute une gigantesque panthère. La voilà projetée à la fois vers l'avant, dans un road trip fantasmagorique, et dans le monde chahuté de son passé. Elle a 17 ans et la mélancolie pour compagne. Hypokhâgne et Xanax. Elle a 19 ans. Sa chambre d'étudiante absorbe jour et nuit les néons d'un panneau publicitaire. Elle dort jusqu'à 18 heures par jour. Elle a 19 ans et reçoit comme un uppercut les mots du médecin: "pathologie" et "vaginisme", cette contraction réflexe et involontaire des muscles du plancher pelvien rendant impossible toute pénétration. "Impénétrable", se dit-elle, se définit-elle. Elle a 29 ans, un compagnon et une fille qui l'attendent, mais elle suit le panneau qui indique Le Sud, et roule.

Elle a 4 ans et monte le grand escalier dont les marches craquent.

"Les souvenirs, tu les repousses autant que tu les cherches"

Des souvenirs, en voilà encore. L'amoureux et sa patience, sa douceur, l'amour qu'ils font en l'inventant, l'espoir que tout change lorsque, avec lui, "mes pieds foulent un nouveau sol". La découverte des thérapies par EMDR (intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires). Les perspectives et le découragement. Les conversations avec les copines sur les premières fois, les réponses ou les évictions, d'une pirouette, d'une plaisanterie qui un instant éloigne la honte.


Elle a 4 ans et danse, les cheveux tournoyant au son de la guitare de Sal.

Elle a 23 ans, elle s'obstine, elle s'accroche, elle rechigne parfois mais suit les consignes de la kiné du périnée. Travaux pratiques et carnet de bord: progrès minuscules, stagnations, rebuffades, avancées enfin.

Précision, autofiction, interaction

L'autrice et actrice Angèle Baux Godard est partie, pour L'Empreinte du vertige, de parcours de femmes qui lui ont semblé "faire un travail de résilience à travers l'art et qui pourtant se sont donné la mort", à l'image de la poétesse Sylvia Plath. Quant au point d'accroche, "ce fut mon histoire et celles de femmes ayant traversé ma vie", dit-elle dans un entretien. C'est bien d'un parcours de résilience qu'il s'agit dans cette création où elle aborde avec délicatesse et puissance le tabou du vaginisme.

Angèle Baux Godard et Jérémy David, l'autrice-actrice et le musicien-partenaire. © Serge Gutwirth

Sans être documentaire, ni même militant, le spectacle n'élude pas certaines descriptions très précises. Quant à l'autofiction, la jeune femme la traite avec une heureuse distanciation, tant dans l'écriture, marquée à la fois par la poésie et l'oralité – le spoken word de la Beat Generation jadis ou d'une Kate Tempest aujourd'hui – et par l'interaction avec son complice Jérémy David, musicien et comédien. Celui-ci incarne l'altérité tout autant que l'"ami imaginaire" de cette Elisa en quête d'elle-même. Sa batterie, au centre du carré blanc de l'ère de jeu, rythme le verbe, l'accompagne, le précède. De la cohésion au chaos, en allant vers l'horizon.

Fragile, forcément fragile puisqu'il remonte à la blessure originelle, le spectacle recèle cependant une force immense, organique, tellurique. La mise en scène de Clément Goethals, toute en précision et en énergie, canalise et galvanise celles des deux protagonistes. Poétique, voire onirique, mais aussi rock et brut, L'Empreinte du vertige est une traversée inconfortable et nécessaire, imparfaite et fébrile, dure et joyeuse. Une adresse à chacun, une affirmation du corps et de l'âme, un rendez-vous avec soi-même.

© Serge Gutwirth

  • Bruxelles, Rideau @Martyrs (petite salle), jusqu'au 31 mars. Durée: 1h15.
  • Rencontre thématique le samedi 16 mars après la représentation (avec l'équipe du spectacle et la psychanalyste et professeure Marie-Jeanne Segers). Bord de scène avec l'équipe du spectacle après la représentation du mardi 26 mars.
  • Infos & rés.: 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be ou 02.223.32.08 et www.theatre-martyrs.be