Scènes

Tout au long du festival d’Avignon, jusqu’au 25 juillet, se donne dans une salle anonyme à l’extérieur de la ville, un des spectacles les plus singuliers et fascinants de cette édition d’un festival par ailleurs de qualité mais sans beaucoup d’événements marquants. C’est pourtant un "vieux" de 86 ans, qui a osé ce défi : faire dire pendant deux heures, par un comédien immobile un texte impossible à monter au théâtre, de Fernando Pessoa. Une soirée qui est une épreuve physique presque douloureuse pour le spectateur, une souffrance de suivre ainsi jusqu’à minuit un récit rêvé et clamé avec une voix raclée venue des tréfonds de l’être.

Et pourtant "Ode maritime" de Claude Régy laisse des traces profondes. Hors de toutes modes, de toutes époques, ses mots crachés font passer une langue invisible qui nous trouble. Le lendemain, les mêmes spectateurs qui ont souffert pour rester sur leurs chaises et lutter contre le sommeil, se précipitent pour acheter le texte magnifique de l’écrivain lisboète.

Fernando Pessoa dit de lui-même, "je n’ai jamais rien fait que rêver". Fonctionnaire dans un bureau d’import-export, mort à 47 ans en 1935, il a laissé des milliers de pages sous son nom ou sous les noms de ses hétéronymes. Toute sa vie, il a flâné dans Lisbonne. Tout lui était prétexte à rêverie. "Je sens flotter, au ras de ma lassitude, ce quelque chose de vaguement doré qui reste à la surface des eaux, à l’heure où les déserte le soleil déclinant". C’est la voix de ce poète que Régy nous fait découvrir. Ce n’est pas le testament d’un grand metteur en scène, c’est un poison frémissant.

Dans ce texte, Pessoa se trouve, à l’aube, sur le quai du port et il voit arriver au loin les bateaux. Cette vision suffit pour embarquer son imagination vers d’autres rives où surgissent des émotions anciennes, des peurs, des cruautés insoupçonnées, toute une vie refoulée, "cette vie empêchée qu’à eu Pessoa", souligne Claude Régy. "Je veux partir avec vous, je veux partir avec vous/en même temps avec vous tous/Partout où vous êtes allés !/Je veux affronter de front vos périls,/sentir sur mon visage les vents qui ont ridé les vôtres,/ recracher de mes lèvres le sel des mers qui ont embrassé les vôtres,/ prêter mon bras à vos manœuvres, partager vos tempêtes,/ Comme vous arriver enfin, en des ports extraordinaires !"/"Partir avec vous, me défaire de moi -ah, fous le camp, fous le camp d’ici !-/de mon habit de civilisé, de mes façons doucereuses,/De ma vie assise, statique, réglée et corrigée !" Dans un long chant, mêlé de cris primaux, dans un rêve psychanalytique, il embarque avec les pirates, enterre vivants les enfants sur les îles, coupe les doigts et viole les femmes. Puis, la transe se calme, s’arrête et doucement, il retrouve le quai du port, les bateaux qui entrent et la vie immobile à Lisbonne.

Pendant deux heures, ce texte est gratté du fond de la gorge par le comédien Jean-Quentin Châtelain. On sait comment Claude Régy travaille avec ses acteurs pour modifier leur voix et leurs intonations, afin que surgisse ce qu’il appelle "la voix muette de l’écriture". L’acteur est immobile sur une sorte de ponton perdu dans les brumes du Tage. Le décor est vide, juste quelques lueurs et bruits viennent ponctuer le texte. Un théâtre pur, rugueux et pourtant, magnifique.

Le Congolais Dieudonné Niangouna dans" Les inepties volantes" choisit, lui aussi, d’aller au-delà des mots pour atteindre la langue du drame qu’il a vécu comme témoin des guerres civiles à Brazzaville. On ne comprend pas tout son texte pleuré, éructé, accompagné par l’accordéon expérimental de Pascal Contet. Mais chez lui aussi, quelque chose passe alors au-delà des mots pour nous toucher mystérieusement. Chez Rimbaud aussi, d’ailleurs, on ne comprend pas tout, mais sa langue nous emporte néanmoins, mieux qu’avec un récit.