Troisième oeuvre d'importance dans l'abondante production théâtrale de Marivaux, «La Double Inconstance» fut la préférée de l'auteur, la plus longue aussi, et celle où il alla le plus loin dans ses idées sur le sentiment amoureux. Très tôt aligné dans le camp des Modernes contre les Anciens, Marivaux développe une vision de l'amour qui n'est plus un surgissement mystérieux sui generis, à l'énergie illimitée.

A ses yeux, ce sublime éblouissement a, comme tous les phénomènes naturels, une durée de vie marquée par la naissance, la maturation, le déclin et la disparition. On peut provoquer l'amour, le consommer vivement ou le «filer» longuement, voire le tuer. Chez Marivaux, le coeur a ses raisons que la raison veut apprivoiser...

Dans «La Double Inconstance», sorte de préfiguration théâtrale de «L'Île de la tentation», il montre la destruction d'une relation amoureuse (Silvia - Arlequin) et le surgissement de deux nouvelles idylles (Silvia - le Prince / Arlequin - Flaminia), par la volonté expresse d'un prince. Savoir si ce dernier est ou non authentiquement amoureux dès le départ constitue la principale option à choisir par le metteur en scène.

Arlequin digne de Figaro

Jean-Claude Idée a décidé de conserver l'ambiguïté de l'oeuvre: «Marivaux regarde, il ne juge pas», commente le metteur en scène. Il s'est choisi une distribution à la hauteur du propos, qui fait étinceler cette prose si belle qu'on dirait des vers. Roxane de Limelette pose une Silvia frondeuse et décidée, généreuse et naïve, qui n'a que faire des attentions du Prince qui la retient éloignée de son Arlequin. Energie, don comique, format compact et souffle d'athlète, Othmane Moumen a toutes les qualités qu'il faut pour ce personnage bondissant à la langue bien pendue. On songe plus d'une fois à Figaro devant les remarques acerbes et pleines de bons sens populaire qu'il adresse aux grands de ce monde.

Le Trivelin de Jean-Claude Frison incarne à merveille l'élégance pervertie des courtisans et prend la bastonnade avec grâce. Jasmina Douieb est une Flaminia d'anthologie, toute en rouerie finalement vaincue par l'amour. Quant au Prince campé par Gauthier Jansen, il règne sur l'intrigue avec une insistance discrète et une présence raffinée, à en faire oublier qu'il est la cause des tourments auxquels on assiste. Des intermèdes plus burlesques sont assurés par la Lisette à la préciosité grotesque de Rachel Luxen et le seigneur décadent incarné par Bruno Georis.

Avec ses dégagements latéraux fluidifiant les entrées et les sorties et sa galerie en surplomb d'où les puissants peuvent considérer l'effet de leurs actions sur leurs sujets, le robuste décor de Serge Daems contribue au maintien de la tension dramatique. Celle-ci ne faiblit pas tout au long de ce spectacle d'un peu moins de trois heures qui est une vraie fête pour l'entendement et les sens.

Bruxelles, Théâtre royal du Parc, jusqu'au 20 mai (de 5 à 24 €). Tél. 02.505.30.30

Web www.theatreduparc.be.

© La Libre Belgique 2006