En quelques années, l’univers de « Tanztheater » de la compagnie Peeping Tom s’est imposé et rencontre un large public dans toute l’Europe. Avec leurs productions impossibles à résumer, inventives, surréalistes, emplies d’un douce folie et de dérapages contrôlés, tout en étant hyperréalistes et très tendres !

La compagnie de Franck Chartier et Gabriela Carrizo, avait créé il y a deux ans un jouissif « Vader » (le père), mis en scène par Frank Chartier. Logiquement, le volet féminin « Moeder » dont la première belge a eu lieu jeudi soir au KVS a Bruxelles, est cette fois mis en scène par une femme, Gabriela Carrizo. Mais le filiation est évidente On retrouve d’emblée l’univers de « Vader ».

Ici, sont évoqués les désirs enfuis des femmes, des mères, des petites filles, leurs frustrations, leurs manques, leurs plaisirs. On voit les personnages errer comme dans un monde trop vaste pour eux et tenter en vain de s’agripper à un réel qui se dérobe.

Simples au départ, les scènes dérapent souvent, semblent échapper au contrôle rationnel, minées par un virus contagieux. Une scène banale peut chez Peeping Tom devenir complètement surréaliste.

Danses extravagantes

Comme toujours chez eux, le décor est hyperréaliste. On est dans un musée où les visiteurs entrent et sortent. Deux gardiens sont là. Une œuvre d’art étrange est époussetée par une femme de ménage qui l’embrase furtivement : la statue d’un homme nu (joué par un acteur) un pied dans la tombe. Une visiteuse semble glisser et se noyer dans une mare invisible (un beau travail sur les bruitages réalisés sur scène, a été effectué par Peeping Tom).

Les scènes complètement loufoques se succèdent ainsi comme des fantasmes ramenés par une psychanalyse sauvage. Une femme tente de s’enfuir avec un tableau sous sa robe, poursuivie par les gardiens et tous entament une danse extravagante sous la musique d’un Coréen grimé en mexicain ! Une femme tombe amoureuse de la machine à café, veut faire l’amour avec elle et pleure la mort de la machine. Brusquement, une femme peut faire une danse contorsionniste hallucinante ou un danseur se lancer dans un kung-fu détruisant le musée. Une tête vivante peut sortir d’un tableau ou un cadavre tomber d’un mur. Une mère meurt dans une salle arrière. Une pette fille est gardée sept ans en couveuse jusqu’à s’y trouvée coincée et on la voit enfin sortir de sa boîte, etc.

On rit beaucoup avec Peeping Tom, on est captivé aussi par la folie de certaines danses et la beauté sublime de Bach chanté (trop peu hélas) sur scène par une excellente soprano.

Mais comme pour « Vader », « Moeder » n’est pas que drôle. La pièce montre un univers mélancolique et détraqué, où les tableaux tombent sans cesse, où un coeur accroché au mur, saigne. La pièce est empreinte de nos rêves et nos cauchemars. On voit aussi comment la vie ne cesse de surgir, sans limites, dans ce musée qui est peut être notre inconscient où les conventions sociales peuvent exploser.

« Moeder » n’a pas un fil dramaturgique aussi net que « Vader » et l’effet de surprise de « Vader » s’est un peu émoussé, mais Peeping Tom confirme bien que son univers décalé, qui sonde l’insondable, qui mélange rire et mélancolie, nous touche toujours. C’est notre miroir, l’inquiétante étrangeté disait Freud.

On attend maintenant le troisième volet : « Kinderen » (les enfants).

© Herman Sorgeloos
 
© Herman Sorgeloos

---> Moeder au KVS à Bruxelles, jusqu’au 17 novembre, ensuite entre autres au Singel à Anvers du 15 a 17 décembre.