Dans Tchekhov, les personnages sont nombreux mais il parlent tout seuls", dit celui qui, la saison dernière, montait à l’Océan Nord un insolent "Platonov (ou presque)". Avec "La Cerisaie", c’est sur une œuvre de maturité qu’a travaillé Thibaut Wenger.

Si souvent à propos de cette pièce de 1904 on évoque la fin d’un monde, lui a "envie de penser que dans l’extinction de ce monde d’inadaptés, [qu’il] regarde sans romantisme aucun, il y a aussi une capacité incroyable à habiter le présent".

C’est l’heure du retour au domaine. Ceux qui sont restés s’apprêtent à accueillir ceux qui étaient partis. Une fête ? Pas tout à fait. Lioubov (Francine Landrain, entre grandeur et fêlure) est allée tenter d’oublier à Paris la mort de son trop jeune fils. Généreuse jusqu’à l’absurde, elle donne à qui les demande ses derniers roubles. Quand elle arrive, Lopakhine (Mathieu Besnard, tout en élégance désinvolte et résolue) est là qui veille. Qui se convainc du bien-fondé de sa relation avec la maisonnée, de la légitimité de ses intentions. Fils et petit-fils de moujik, il est au seuil de la revanche sociale. Avec leurs tempéraments si différents, la sérieuse Varia (Marie Luçon) et la trop vite grandie Ania (Nina Blanc) tâchent de maintenir à flot leur mère à la dérive, incapable de penser avec Lopakhine que lotir la cerisaie pour les estivants serait une solution.

Zone tampon

Or c’est là qu’au fil des jours - des nuits surtout - se condensent mille souvenirs, ramenés à la surface par l’échéance de la vente qui approche. Dans cette espèce de zone temporelle tampon, d’expectative mi-révoltée mi-résignée, les paroles se croisent sans forcément se répondre. La polyphonie tchékhovienne est à l’œuvre, sur le chemin du dénouement. Du démantèlement. Du renoncement.

Comme pour le "Vania !" du Rideau (jusqu’à ce samedi au Marni), "La Cerisaie" se donne dans une nouvelle traduction qui, signée Roumen Tchakarov, fait la part belle à la nostalgie lancinante de l’œuvre, autant qu’à ses heurts de sens et de cœurs. Tirant parti de la profondeur du plateau, la scénographie de Boris Dambly et Raffaëlle Bloch, sous les lumières d’Eric Vanden Dunghen, accentue la langueur inquiète qui colore le spectacle, l’étire et le hache.

Un risque que prend Thibaut Wenger en s’appuyant à raison sur une distribution aussi profuse que précise, où s’illustrent encore le Gaev bavard et touchant de Marcel Delval, l’Epikhodov désabusé d’Olindo Bolzan, l’émotive Douniacha de Nathanaëlle Vandersmissen, Pétia l’agitateur irritant de Claude Schmitz, ou encore le vieux Firs loufoque de Laetitia Yalon, condensé d’émotion.

Bruxelles, Varia, jusqu’au 29 novembre, à 20h30 (mercredi à 19h30). Durée : 2h30 sans entracte. De 6 à 20 €. Infos & rés. : 02.640.35.50, www.varia.be