L'arrivée au port de New York de Henry Lehman, venu avec son unique valise et ses souliers neufs de Rimpar, Bavière, le 11 septembre 1844, et que rejoindront ses frères Emmanuel et Mayer. L'établissement à Montgomery, Alabama. La petite boutique de tissu et confection, à l'enseigne jaune sur fond noir. Peu à peu l'orientation vers les outils et semences, puis le «brut», le coton acheté et revendu. Bientôt les incursions à New York. Et l'invention d'un nouveau métier : gestionnaires.

Mais aussi : l'incendie des entrepôts et plantations, la redoutable fièvre jaune, le conflit grandissant entre l'Union et la Confédération, devenant guerre de Sécession... Et comment l'adversité créa autant d'opportunités saisies par les Lehman Brothers pour prospérer sur le vaste territoire des États-Unis d'Amérique.

Art du détail, sens du rythme

Voilà les éléments de la fresque peinte par Stefano Massini avec un art du détail, un talent pour la composition, un sens de la saga, un souffle, un rythme qui ont séduit Pietro Pizzuti et Angelo Bison. Ce sont eux, complices de longue date, qui ont soumis le texte de l'auteur florentin à Lorent Wanson. «Il ne s'agit pas d'une pièce sur le capitalisme comme "système" mais comme aventure humaine», souligne le metteur en scène, qui y a embarqué les deux susnommés et un troisième larron, le jeune Iacopo Bruno, fraîchement issus de Arts² – le Conservatoire de Mons –, pour former un délicieux trio de clowns. Sans oublier un pianiste – Fabian Fiorini ou Alain Franco, en alternance – pas en reste dans la figuration de moult personnages émaillant la saga.

Avoir choisi, pour interpréter les frères juifs allemands immigrés aux USA, un trio aux racines italiennes ajoute à la distance clownesque d'autres couches de références, diaspora importante, solidarité de la communauté, jusqu'à l'aspect mafieux, perçu en filigrane.

Lehman, les frères et le coton
© Andrea Messana

Ambitieuse entreprise, art pauvre

Traduit par Pietro Pizzuti, «Lehman Trilogy – chapitres de la chute» rejoint les préoccupations de Lorent Wanson : le Théâtre Épique (avec majuscules puisqu'ainsi se nomme sa compagnie), l'arte povera, la question du point de vue, de l'individu dans la société et le monde. Son travail en immersion (des  «Ambassadeurs de l'ombre» en 2000 avec ATD Quart Monde au projet «Une aube boraine» avec Mons 2015, en passant par l'ex-Yougoslavie, le Congo, le Chili) trouve écho dans cette ambitieuse création au Rideau. La maison même où (en d'autres murs, jadis) le tandem Bison-Pizzuti avait contribué à révéler chez nous les pièces d'Ascanio Celestini, avec «Fabbrica», «Histoires d'un idiot de guerre» ou «La Pecora nera» notamment. Une tradition du théâtre-récit qui, tant sur la matière (ce qui a contribué à nous conduire là où nous en sommes) que sur la manière (une traversée de l'histoire à la fois sociale, familiale, intime...), se retrouve chez Massini – auteur aussi de «Femme non rééducable» que jouait il y a peu Angelo Bison aux Riches-Claires.

La scénographie de Daniel Lesage et Catherine Sommers fait régner sur le plateau un capharnaüm évocateur du petit commerce, de l'exil, des traces dont est faite l'histoire, le tout sous des lumières (Renaud Ceulemans), avec des costumes (Françoise Van Thienen) flirtant avec le théâtre forain. Populaire assurément. Comme l'est le format de la série télé (où s'illustre par ailleurs Angelo Bison), ici appliqué à la scène avec faconde et générosité, dans un premier épisode qui donne envie de dévorer les suivants.

Bruxelles, Rideau, épisode 1 («Trois frères») jusqu'au 27 mai, épisode 2 («Père et fils») du 31 mai au 3 juin, épisode 3 («L'Immortel») du 7 au 10 juin. Intégrales les samedis 28 mai, 4 et 11 juin. Infos & rés. : 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be