L’envie était grande hier matin, sous ce beau ciel d’azur, de plonger la tête la première dans la Meuse, de se hisser à bord de la vieille péniche en acajou qui passait par là et de croiser à travers les méandres mosans entre collines verdoyantes et vignes agrippées aux coteaux. Mais à Huy, les Rencontres jeune public n’ont pas dit leur dernier mot. Il fallait encore traverser les vestiges de la fête foraine avant d’aller s’enfermer, pour la vingt-huitième fois en une semaine, dans une salle obscure où l’on a bien failli, avouons-le, entrer à reculons.

Pourtant, comme on le sait, l’ailleurs se loge dans l’imaginaire et de nouvelles belles surprises nous attendaient, reléguant à plus tard nos désirs d’indolence. La danse, cette fois, oh joie, était au rendez-vous avec quatre chorégraphies successives dont "Je suis une danseuse étoile", un spectacle audacieux sur le fil, et partiellement autobiographique, de Florence A.L.Klein qui a ému certains spectateurs aux larmes.

Une petite boîte à musique résonne avant les premiers accords du "Lac des Cygnes" de Tchaikovsky. "J’ai trente-huit ans, déclare la comédienne aux enfants. Mais un jour, j’ai eu comme vous cinq ans, six ans, sept ans, huit ans. Qu’est-ce qui a changé ? (Ou pas) A cinq ans, je pouvais encore devenir une danseuse étoile."

Cabinet de curiosités

Au fond de la scène, un cabinet de curiosités, des écailles de licorne sous verre ou des moustaches de poisson dont l’artiste s’approche parfois avant de revenir sous les feux de la rampe, de danser avec son corps maladroit et ses mots très habiles, de raconter ses souvenirs d’enfance, entre humour et poésie, de danser encore sur les variations du "Lac des Cygnes", puis de revivre les mots cinglants des professeurs. Comment danser avec ces fesses d’hippopotame ?

Florence A.L. Klein, mise en scène par Laurent Capelluto et Milton Paulo Nascimento de Oliveïra, garde le sourire, dans ce spectacle où la narration et la langue respirent la liberté, pour confier qu’elle vit avec une grande tristesse et des degrés augmentés de solitude. Et de s’adresser finalement au public pour lui dire qu’il a dans les yeux des horizons, des lacs, des forêts et des rivages…

Malgré quelques inégalités, un spectacle émouvant pour lequel il aura fallu beaucoup de cran et qui consolera assurément les enfants en souffrance parce que leur physique ne répond pas aux standards de notre société. Le théâtre jeune public sert aussi à cela.

Brèves de vestiaire

Qu’ils soient de futurs danseurs ou non, les enfants, dès 4 ans, pourront ensuite admirer les corps gracieux de Caroline Le Noane et Justin Collin qui proposent, sur les premiers accords sourds d’un violoncelle puis d’une musique acousmatique, une conversation chorégraphiée et insolite autour d’un vestiaire, structure métallique mal ou bien menée, amenée surtout à devenir siège, prison, navire ou banquette.

Poésie surréaliste, originale et ludique qui nous montre des corps sans tête accrochés au portemanteau, ces "Brèves de vestiaire" racontent aussi avec virtuosité la complicité de deux êtres qui se rencontrent, se disputent, se dénudent ou se recouvrent, se retrouvent surtout sur ce plateau devenu espace de liberté et lieu de tous les possibles. Y compris devenir danseuse étoile.


Le feu sacré de Thomas Sankara

Si les Rencontres théâtre jeune public 2016 brillent par leur qualité, l’originalité de leurs mises en scène, la sincérité de leurs interprètes, elles pèchent parfois par une faiblesse de texte comme souvent dans ce secteur où le répertoire est moins étoffé. Dès lors, on aura savouré à sa juste valeur "Sank ou la patience des morts" d’Aristide Tarnagda, comédien, auteur, metteur en scène du Burkina Faso et directeur artistique des Récréatrales, ce grand festival de Ouagadougou.

Touffu, fleuri et humoristique, "Sank" respire la poussière et le bon sens africains. Il mêle aussi avec intelligence l’intime et le politique, laissant la part belle aux femmes et à leur tempérament, pour raconter le destin du Capitaine Thomas Sankara qui a dirigé la révolution du 4 août 1983 avant de devenir Président et de rebaptiser Burkinaso Faso ce pays que les colons avaient nommé Haute Volta.

Poigne féminine

Mais l’on entend déjà sourdre la trahison dans les rangs militaires et grimper la colère de l’excellente Florence Bambara : "L’enfer pour une mère, c’est ça, Isidore. Devoir verser une larme sur le corps exsangue de son fils. Alors retiens ceci de la part de ta mère : le grain de maïs n’aura jamais raison dans le poulailler. Jamais."

Bel exemple parmi d’autres de la poigne féminine et des allers-retours entre le réalisme et les métaphores.

Vu les liens étroits qu’il entretient avec le Burkina, le Théâtre de la Guimbarde a choisi de monter ce texte mis en scène conjointement par l’auteur et Pierre Lambotte dans une approche sobre, statique et très africaine avec, entre autres, des comédiens burkinabés au feu sacré dont l’accent accroît l’authenticité. On se retrouve ici dans une forme appelée à être beaucoup jouée sur le continent noir, dans les villages parfois, à même la terre, sans décor ni artifice.

Le jeu nerveux et généreux des interprètes, Alain Hema, l’espagnol Alberto Martinez Guinaldo, Florence Bambara et David Malgoubri dit "Le Combattant", compense cette sobriété et aide à suivre un texte ardu mais très intéressant, livrant une page d’histoire peu connue des adolescents.

Sank ou la patience des morts, Aristide Tarnagda, Lansman éditeur, 40 pp., 10 euros.