Sociologue, essayiste, critique, réalisateur et metteur en scène, Milo Rau a été reporter, dès 1997, au Chiapas et à Cuba. Il écrit pour le "Neue Zürcher Zeitung". En 2003 il se lance dans la mise en scène, en Suisse et ailleurs, de Berlin à Bruxelles en passant par Bucarest. En 2007, il fonde l’International Institute of Political Murder, maison de production de théâtre et de cinéma qu’il continue de diriger.

L’IIPM sonde l’histoire récente par le biais de créations théâtrales et filmiques. Avec "Hate Radio", coproduit notamment par le Beursschouwburg et déjà présenté à Bruxelles - où il nous avait échappé -, Milo Rau revient sur le génocide rwandais. Et plus précisément sur l’un de ses outils : la propagande menée par la très populaire Radio-Télévision libre des Mille Collines. Dès avant le début des massacres, la RTLM a orchestré un savant mélange de musique pop, d’humour, de chroniques internationales et sportives, d’interventions d’auditeurs en direct, et d’incitation à la haine, à la délation, au meurtre.

Le spectacle a, pour cœur, la reconstitution d’un studio de radio avec son metteur en ondes (Afazali Dewaele) et ses trois animateurs vedettes Kantano Habimana (Diogène "Atome" Ntarindwa), Valérie Bemereki (Nancy Nkusi) et, seul Blanc de l’équipe, Belge d’origine italienne, Georges Ruggiu (Sébastien Foucault).

En condensant les propos tenus alors sur antenne, Milo Rau donne à voir, à sentir une atmosphère à la fois extrêmement tendue et qu’une équipe relaxe à coups de plaisanteries et de morceaux dansants. Les spectateurs, équipés d’un casque, et installés de part et d’autre du plateau, sont mis dans la situation d’auditeurs de la RTLM en même temps que de voyeurs - puisqu’ici l’image du studio et de ce qui s’y passe rejoint le son qui y est produit.

Plus naturaliste que strictement documentaire, mais bien sûr extrêmement documenté, "Hate Radio" (jusqu’au 24/7, au Pontet) rappelle les faits, glaçants, en ouverture et en conclusion. Et englobe la séquence du studio de moments où l’on entend, face caméra, des témoignages d’observateurs, de survivants… Où, aux acteurs déjà cités, s’ajoute Estelle Marion.

Marcel Bächtiger et Jens Baudisch signent respectivement la vidéo et le son du spectacle, dont Anton Lukas a réalisé la scénographie et les costumes.

Rarement aura-t-on aussi vivement ressenti ce que peut signifier telle propagande. Et les chiffres si souvent entendus (un million de morts tutsis et hutus modérés, exterminés en cent jours) prennent une résonance nouvelle et infiniment effroyable. "Au théâtre, dit Milo Rau, nous ne sommes jamais dans un rêve : nous sommes toujours éveillés." La réalité a pulvérisé la fiction.

Lear is in town

Le rêve, chez Shakespeare, traverse la vie. Mais réclame du spectateur une veille attentive. Qu’il n’est pas toujours aisé de prodiguer à la création de Ludovic Lagarde à Boulbon. Bel endroit pour un Lear en partie revisité. Frédéric Boyer et Olivier Cadiot signent la traduction et l’adaptation. Le scénographe Antoine Vasseur a posé sur le sol un grand rectangle noir, comme un baffle, et sur les hauteurs de la carrière des lettres hollywoodiennes qui disent "Banishment is here".

Trois figures portant des casques audio sont d’abord à l’écoute des voix off. Les leurs et d’autres. Qui plantent les repères de "King Lear" et posent les bases de ce qui, ici, va basculer, se dérégler. L’amour paternel et filial, la succession, le respect, le déni, la dépossession…

Johan Leysen, royal, campe un Lear autoritaire et vulnérable, injuste et perdu, attachant en diable. Cordelia prend les traits d’une Clotilde Hesme soufflante, le crâne rasé, précipitée dans la tourmente du travestissement, s’appropriant avec conviction le personnage du Pauvre Tom. En face, le rôle du fou, apparent cadeau à son interprète, peut s’avérer piège : talentueux, Laurent Poitrenaux n’évite pas toujours l’outrance et le cabotinage.

Né de l’envie d’adapter "Point Omega", roman de Don DeLillo, "Lear is in town" (jusqu’au 26/7) a parfois, en effet, des accents de désert américain. De milieu de nulle part très évocateur mais très empli du risque de l’égarement, au propre plus encore qu’au figuré.

67e Festival d’Avignon, jusqu’au 26 juillet. Infos : www.festival-avignon.com