Scènes

La Reine Lear c’est d’abord elle, Anne Benoît, qui impose durant deux heures sa présence si forte, son corps, sa voix surtout qui mêle la rouerie, la violence et la douceur, le drame et la comédie. Elle apparaît au soir de sa vie, non dupe, « Tout est pourri, pourri, pourri », dit-elle. Elle veut partager son royaume mais ne pas céder pour autant son pouvoir absolu sur son empire économique comme sur ses fils. Quand elle leur demande : « Qui de vous aime le plus sa maman et que dites-vous pour le prouver?», le plus jeune, son préféré, Cornald, est le plus honnête et répond d’un court: « Rien ».

Ce seul mot entraîne la longue et lente chute d’une femme, mais aussi celle d’une famille qui se déchire comme dans un Festen sur fond de tempête boursière et climatique.

Anne Benoît vibre, injurie, humilie, séduit, pleurniche. Elle porte à merveille la langue torrentueuse et baroque de Tom Lanoye, jouant la démence progressive de la Reine Lear. C’est d’abord cette performance d’actrice qu’on retiendra, prouesse pour une comédienne.

Il faut aussi saluer le travail du traducteur Alain Van Crugten qui est parvenu à rendre la force et la subtilité à la fois du texte de Tom Lanoye.

Cassandre

Dans sa chute, Lear entraîne ses conseillers, ses fils et belles-filles. Christophe Sermet a mis brillamment en scène ce spectacle qui se tient sur un fil étroit entre tragédie et farce caustique. Les costumes et le jeu parfois des acteurs peuvent faire rire alors que le drame est total. Les belles-filles très bien incarnées par Claire Bodson et Raphaëlle Corbisier se montrent comme des rapaces se chamaillant entre elles et avides de l’argent de leur belle-mère que leurs imbéciles de maris sont incapables de gérer.

Chez Tom Lanoye, il n’y a pas de héros, rien que des personnages ambigus emportés dans les aléas de la vie comme le sont les trois fils joués par Yannick Renier, Baptiste Sornin et Iacopo Bruno. Philippe Jeusette est le conseiller Kent (le comte de Kent chez Shakespeare). Et Bogdan Zamfir est convaincant dans son rôle de dernier serviteur fidèle, un peu intriguant.

La scénographie de Simon Siegmann est métaphorique avec la plateau tournant comme le cycle de la vie et un immense rideau argenté gonflé par la tempête, celui du grand théâtre du pouvoir et de l’argent.

« C’est un théâtre de la tchatche, du slam » explique Christophe Sermet. Le metteur en scène d’origine suisse aime cette force bâtarde de Lanoye et a déjà monté en 2011, avec quasi la même équipe, le formidable Mamma Medea, déjà de Tom Lanoye.

Cette fois encore, laissez vous emporter par cette fable tragique et, certes, longue, mais qui reste puissante avec l’inoubliable prestation d’Anne Benoît, comme une Cassandre de 2019 annonçant les catastrophes qui nous menacent.


  • La Reine Lear, au Théâtre national à Bruxelles jusqu’au 19 janvier et au Théâtre de Namur du 23 au 26 janvier.