"Tchaïka", fascinante interprétation de la marionnettiste Tita Iacobelli, dans une mise en scène tout en poésie de Natacha Belova, aux Martyrs.

Qui, mieux que Tchekhov, a-t-il pu traduire la détresse du temps qui passe, l’envol brisé de l’oiseau blessé, la désillusion des amours perdues ? Nul autre, ne peut-on s’empêcher de penser à la sortie de Tchaïka, qui en russe signifie mouette mais qui contient aussi le verbe tchaït, espérer vaguement – un verbe qui traduit l’âme slave du grand dramaturge. Plusieurs fois primée au Chili où elle a été créée, dans un parc, à Santiago, où le public paye en sortant selon son degré de satisfaction, Tchaïka a été jouée en français pour la première fois au Festival au Carré, à Mons, et fait aujourd’hui salle comble aux Martyrs, à Bruxelles.

Une petite forme, une heure à peine, un diamant brut taillé par la metteuse en scène et scénographe Natacha Belova, avec une émouvante sobriété. Une réelle performance surtout, celle de la comédienne chilienne Tita Iacobelli qui, seule avec sa marionnette à taille humaine, alterne de manière fascinante, grâce à son incroyable palette de jeu, entre quatre rôles, dont, principalement, ceux de la jeune Nina et de la vieille Arkadina, cette comédienne au crépuscule de sa vie qui refuse de penser à la vieillesse, à la mort, au naufrage qui s’annonce à grands coups d’éclairs.

Ce soir, sous la neige ou la poussière tombante, elle doit faire ses adieux à la scène mais ne peut s’y résoudre. Elle veut jouer Nina et non Arkadina. Derrière elle, la jeune artiste tente de la raisonner, de lui souffler les répliques, oubliées par sa mémoire fragmentaire, mais l’actrice lui rappelle qu’elle a joué La Mouette des milliers de fois et qu’elle en a interprété tous les rôles. Puis s’insurge contre ce décor minimaliste, ce lac qui n’en est pas un, cette nouvelle manière de faire du théâtre, comme le lui précise son acolyte. Et d’ailleurs, où est Macha ?

Elle conseille à son alter ego de se maquiller, de valoriser son regard, d’ajouter les fards si chers au théâtre en cette pièce qui lui rend hommage, cette Mouette dans La Mouette.

Atmosphère feutrée

Les silences, les respirations racontent autant que le texte épuré qui, en une heure et cinq scènes, résume l’essence du chef-d’œuvre de Tchekhov, avec les moments clés du destin d’Arkadina. Dans cette atmosphère feutrée, la marionnette qui incarne la vieille actrice existe pleinement, par la voix, par les gestes, par la manière de se déplacer, de façon troublante parfois, tant grandit l’osmose entre les deux personnages. Surtout lorsque Tita Iacobelli entame quelques pas de danse avec la marionnette, les jambes légèrement écartées, à la manière de certaines personnes âgées.

Entre autres codes théâtraux, sorti d’une sacoche en cuir fatigué, un ours en peluche devient le fils d’Arkadina, sa conscience, venu lui confirmer ses craintes, à savoir la liaison de Nina avec l’écrivain. Un dialogue métaphysique se glisse entre ces lignes de mauvais augure pour dire, avec talent et profondeur, l’injustice de la vie, le double drame de la vieillesse, du théâtre, du jeu et de la vérité.

  • Aux Martyrs, à Bruxelles, jusqu’au 20 octobre. Complet. Supplémentaire, le samedi 19 octobre à 15h 02.223.32.08, www.theatre-martyrs.be
  • Au Vilar, à Louvain-la-Neuve, du 3 au 15 février www.atjv.be