"La Muette de Portici" ? Oui, mais pas ici !

Nicolas Blanmont Publié le - Mis à jour le

Scènes

Quatre-vingts ans ! Quatre-vingts ans que la Monnaie n’a plus affiché "La Muette de Portici", l’opéra de Daniel François Esprit Auber, dont une représentation avait donné le départ de la Révolution belge. La dernière fois, c’était en 1930, et on commémorait, justement, le centenaire de l’indépendance du pays. Depuis, on n’imaginait plus de revoir l’ouvrage sur une scène - qu’elle soit belge ou étrangère. De façon générale, parce qu’il semblait frappé du sceau de la ringardise associé à l’opéra français du début du XIXe siècle; et, plus encore, en Belgique, parce qu’il était devenu une sorte de symbole de la Belgique de papa, unitaire et même patriote. Tout récemment d’ailleurs, parmi les diverses manifestations ironiques accompagnant la crise politique, un groupe s’est constitué sur Facebook "Pour qu’un organisateur remonte ‘La Muette de Portici’". Ses 127 membres seront ravis, mais ils devront faire le voyage jusqu’à Paris : c’est là en effet que la Monnaie remontera, dans un premier temps en tout cas, l’opéra d’Auber.

Si on imaginait mal que Gérard Mortier ou Bernard Foccroulle aient pu penser à redonner "La Muette", Peter De Caluwe, l’actuel patron de la Monnaie, parlait volontiers en privé de son projet de tenter au moins une fois le coup. Mais il était alors plutôt question d’une version en concert, une soirée unique : il avait même été question de le faire à l’occasion de la clôture (en 2012 ?) de l’actuel chantier de rénovation/réhabilitation de la place de la Monnaie. Puis, voici quelques semaines, alors que la crise s’éternisait chez nous, les choses se sont emballées à Paris. Jérôme Deschamps assure depuis quatre ans la direction de l’Opéra-comique, superbe salle parisienne qui accueillit, au XIXe siècle, nombre de créations. Le comédien et metteur en scène français (à qui l’on doit notamment les fameux Deschiens) a réussi, en peu de temps, à réhabiliter tout un répertoire que l’on croyait définitivement disparu, avec notamment "Fra Diavolo" (du même Auber, coproduit avec l’ORW) ou "Zampa" (de Hérold). Et comme il n’a pas d’orchestre maison, l’Opéra-comique nouvelle mouture accueille régulièrement des phalanges invitées.

C’est ainsi que Deschamps a proposé à l’Orchestre de la Monnaie de venir salle Favart la saison prochaine pour jouer "Le Postillon de Longjumeau" d’Adolphe Adam. L’invitation était prévue en avril 2012, période où, justement, la Monnaie accueillera le "Orlando" de Haendel, où René Jacobs dirigera le jeune orchestre sur instruments anciens B’Rock. Et que les musiciens de la phalange maison auront du temps libre

De Caluwe, amusé, a donc accepté le principe, tout en répondant à son collègue : pourquoi pas "La Muette de Portici" ? Et Deschamps l’a pris au mot. Il a même été question d’un troisième coproducteur - le San Carlo de Naples, puisque l’action se déroule dans la cité parthénopéenne - et on s’est entendu sur le choix pour la mise en scène de Emma Dante, actrice et metteuse en scène sicilienne qui connaît forcément bien le sud de l’Italie. La direction musicale reviendra, elle, au chef belge Patrick Davin.

Les représentations sont prévues du 3 au 21 avril 2012, et l’Orchestre et les Chœurs de la Monnaie s’installeront à Paris. Et après ? C’est là que les choses deviennent drôles. Tout en soulignant qu’il ne veut pas faire renaître la révolution en Belgique, de Caluwe, contacté par "La Libre", concède que l’œuvre, sans être "lourdement politique", n’est pas complètement anodine. Et que la monter dans le climat actuel ne serait pas totalement neutre

Bref, si on lit entre les lignes, on comprend que, tant que la situation politique ne sera pas à tout le moins éclaircie, la Monnaie se gardera bien d’annoncer le retour en ses murs de l’opéra révolutionnaire de 1830. Evidemment, ni la Monnaie, institution fédérale, ni son directeur - flamand mais très loin du genre rabique et nationaliste - ne peuvent se permettre d’apparaître comme trop unitaristes. On imagine difficilement le patron de la Monnaie négociant dans quelques mois, avec un ministre de tutelle qui sera peut-être N-VA, un contrat de gestion où l’on verrait apparaître, dans les projets, "De Stomme van Portici". Chanté en français, comme il se doit

Pas de date prévue donc pour voir cette production scénique à la Monnaie : rien avant 2015. D’ici là, on devrait avoir un gouvernement, et, si tout va bien, encore une Belgique.

Nicolas Blanmont

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