L'Ancre crée à Avignon, en coproduction avec le National, un spectacle très fort et interpellant, mis en scène par Jean-Michel Van den Eeyden. Critique.

Il faut compter dorénavant avec un nouveau lieu belge au festival off d’Avignon : l’Eldoradôme, un dôme géodésique, blanc comme un iceberg, placé au centre de la cour du collège de La Salle. Les théâtres de l’Ancre (Charleroi, dirigé par Jean-Michel Van den Eeyden) et de Poche (Bruxelles, piloté par Olivier Blin) y présentent leurs créations. Et quoi de mieux qu’une première pour lancer cette opération destinée à continuer au-delà de 2017?

Samedi y a donc été créé le nouveau spectacle mis en scène par Jean-Michel Van Den Eeyden, « La route du Levant ». Il sera joué tout le mois de juillet à Avignon avant de venir au National à Bruxelles en janvier et à l’Ancre à Charleroi fin février.

Le fil du spectacle est simple et puissant: dans un commissariat, un flic interroge un jeune des banlieues soupçonné de vouloir partir en Syrie combattre avec Daech. Entre eux, commence un implacable match d’échecs, un jeu du chat et de la souris où on se demande qui est le chat.

D’un côté, le policier, (incarné parfaitement par Jean-Pierre Baudson). On le sent malin, un peu roublard, subtil, habitué à côtoyer les jeunes des banlieues (il fut éducateur de rues). Il peut sembler comprendre le discours du jeune assis devant lui et puis, brusquement, changer de ton.


Le spectateur oscille

En face, il y a le candidat djihadiste (joué de manière troublante par Grégory Carnoli) qui tente chaque fois d’éviter les questions précises et de ramener le débat à l’origine sociale du départ des jeunes vers la Syrie. Il témoigne de cette désillusion d’une jeunesse laissée sans espoir, d’une société occidentale dont les valeurs sont devenues purement mercantiles et factices. Mais il est aussi menteur, dissimulateur, cachant son jeu, alors qu’on sait qu’avec Daech c’est le meurtre et le rejet des femmes, etc.

On connaît bien entendu ces débats qui nous abreuvent à foison depuis des années, mais ils s’incarnent ici avec toutes leur complexité.

L’auteur du texte Dominique Ziegler, le fils de Jean Ziegler, les expose de manière haletante, au fil d’un spectacle où le spectateur peut osciller entre la compréhension pour l’un et la compassion pour l’autre sans jamais pour autant excuser le terrorisme. Mais la violence peut prendre bien des formes et existe des deux côtés.

La pièce pose beaucoup de questions et nous engage à ne pas évacuer dans le débat sécuritaire, la dimension sociale et sociétale qui se trouve aussi à la base du terrorisme quel que soit par ailleurs le rôle infernal des recruteurs et d’Internet. Il faut bien un terreau de désespérance pour en arriver là.

Le spectacle se termine par une pirouette violente que les spectateurs peuvent discuter dans le débat organisé après chaque représentation pour ceux qui le souhaitent.


La route du Levant, à l’Eldoradôme à Avignon, jusqu’au 28 juillet. Ensuite au Théâtre National à Bruxlles du 11 au 2 janvier et au Théâtre de l’Ancre à Charleroi, du 26 février au 1er mars.