Opéra

La scène imaginée sur le prélude évoque les rétroactes : par une fente sombre entre deux murs de containers, un bas-fond urbain déverse, à petits coups, des créatures apeurées dont s’emparent des malabars aux allures de voyous ; l’une d’elles leur tient tête, immobile et déterminée malgré sa frêle constitution Durant ce temps, l’orchestre de La Monnaie fait entendre ce qui caractérisera la "patte" d’Adam Fischer : des sonorités charnues, des tempos larges et appuyés, un puissant souffle dramatique. Même si l’approche du chef hongrois se révèlera finalement plus wagnérienne que verdienne, elle empoigne et emporte, relayée par la qualité des solos instrumentaux et le pouvoir des silences.

La mise en scène, par contre, demande un effort d’adaptation. Mais dès l’arrivée d’Alfredo dans le salon de Violetta, tout s’éclaire ! On n’imagine pas la rugueuse Andrea Breth - une des plus grandes figures du théâtre allemand contemporain - donner dans les crinolines, la valse et les camélias ; celle-ci a donc choisi de faire de la fête de l’acte I une froide soirée de débauche (ce sera pire encore chez Flora) avec gros plan sur chaque protagoniste. On y distingue deux femmes, une Violetta sobre, douce et désabusée (sublime Simona Saturova) et une Flora délibérément vulgaire et provocante (Salomé Haller) ; et quelques noceurs bien caractérisés, Gastone débonnaire (Dietmar Kerschbaum), Douphol caractériel (Till Fechner), Obigny joli-cœur à la masse (Jean-Luc Ballestra), et Grenvil (Guillaume Antoine) pas vraiment docteur, que l’on retrouvera dans toutes les scènes d’ensemble. J’oubliais : une grosse femme coiffée à la Louise Brooks (lien avec Lulu ?), ivre morte dans ce cas, collée à Violetta et dont on découvrira à l’acte II qu’elle chante : c’est Annina (Carole Wilson), figure burlesque et compassionnelle dans laquelle on ne peut s’empêcher de distinguer Breth en personne, même si celle-ci, consultée sur la question, s’en défend.

Evacués de l’intrigue, mais placés en support dramatique, les chœurs chantent dans la fosse d’orchestre.

Surgit donc Alfredo. Non pas en smoking, nœud défait et verre à la main, mais dans un joli costume gris clair, juvénile, amoureux, lisant son petit compliment ("Libiamo") à Violetta comme Chérubin à la Comtessa. Entre les deux jeunes gens, le fossé est abyssal, leur rencontre n’en sera que plus éblouissante. Par sa façon de grossir le trait - quitte à scandaliser - autant que par une direction d’acteurs époustouflante de vie, de naturel, de cruauté, parfois de drôlerie, Breth réveille tout ce qui donne son sens au drame et à l’implacable descente aux enfers (retour aux bas-fonds du prélude ) imposée à Violetta par cet hypocrite de Giorgio Germont (Scott Hendricks), auquel elle (Breth) n’accordera aucune circonstance atténuante. La distribution sert idéalement le parti de la mise en scène, mais moins celui du chef, dont les sonorités opulentes couvriront parfois les voix et ce sera la seule réserve. Le baryton américain Scott Hendricks atteste un bel engagement scénique, une musicalité raffinée et une voix solide quoique sans grande séduction ; le jeune ténor français Sébastien Guèze est un Alfredo encore vert (même s’il a déjà chanté le rôle), parfois instable dans le medium, un peu acide dans l’aigu, mais son talent est immense et dote la production d’un atout appréciable ; quant à la soprano slovène Simona Saturova, elle est tout simplement sublime : voix de lumière, ronde et souple, legato exceptionnel, physique gracieux et personnel, intériorité et passion, elle est Violetta, on ne peut que l’aimer, souffrir avec elle, pleurer sa mort. Et enrager contre ceux qui ont précipité sa destruction.

Bruxelles, La Monnaie, jusqu’ au 31 décembre. Infos : 070.23.39.39 ou www.lamonnaie.be