Ce sera sans conteste un des moments les plus attendus (et inattendus) du prochain Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles. Vingt ans après l’affaire Dutroux, Milo Rau met en scène cette page la plus noire de notre histoire, la vie de cet "ogre". Et en plus, un théâtre pour adultes mais joué par sept enfants de 8 à 13 ans. Mais pas pour provoquer.

A Gand, au centre théâtral Campo, les répétitions de Milo Rau avec ces enfants ne peuvent avoir lieu que le week-end, école oblige. D’ores et déjà, le spectacle suscite un grand intérêt et voyagera durant un an au moins (sans doute deux), au rythme des disponibilités des enfants, à travers l’Europe et jusqu’à Singapour. Pas étonnant : Milo Rau est un des metteurs en scène les plus réclamés en Europe (lire ci-dessous).

Un bric-à-brac sans nom

Sur la scène, un vieux matelas défait, des seaux de peinture, un bric-à-brac sans nom, et sur les draps roses, il y a Rachel (8 ans), assise. On entend une douce musique (une gymnopédie d’Erik Satie) et un acteur jouant le metteur en scène approche avec une caméra en disant rudement, volontairement, à Rachel : "On va rejouer la scène que tu connais, enlève des vêtements. Pas ta culotte." Métaphore de la violence presque "pédophilique" qu’il peut y avoir dans le théâtre quand on y fait jouer des enfants. La caméra fixe Rachel. "Je suis Sabine et je suis dans la cave de Marc Dutroux", dit-elle. Ensuite, Rachel s’adresse à ses parents comme Sabine Dardenne l’a fait dans des lettres jamais remises par Marc Dutroux. "Cher Papa, chère Maman, je vous aime, je suis triste de ne pas être chez vous pour recevoir les cadeaux. La nourriture n’est pas bonne." Et cætera. Jusqu’à cette phrase terrible qui se trouvait dans une lettre : "Il m’a dit qu’il vous avait rencontré et que vous lui aviez dit que c’était OK que je reste ici." Manipulation effrayante. Une fois la scène terminée, Rachel sautille, rit et va rejoindre ses copains et jouer avec eux.

Travailler avec des enfants

Milo Rau a procédé à un casting parmi 90 enfants de Gand. Il en a choisi sept, de caractères variés comme la société. Il a tenu compte aussi de la réceptivité des parents qui ont été associés à tout le processus avec un psychologue en plus.

La pièce s’appelle "Five Easy Pieces", "mais ce ne sont pas des pièces faciles", dit Milo Rau. Plus que la vie de Dutroux, le spectacle porte plutôt sur les transformations de la société belge.

Ce sont cinq figures jouées par les enfants : Sabine, le père de Marc Dutroux, un officier de police, les parents d’un enfant. Personne ne joue Dutroux et, au début de chaque "pièce", il y a des séquences jouées par des acteurs adultes sur vidéos et jouées en même temps sur scène par les enfants.

Pourquoi Dutroux ?

"C’est Campo qui m’a proposé de travailler avec des enfants. J’avais déjà travaillé avec des avocats, des criminels, etc. Mais pas avec des enfants et ce fut une expérience passionnante. Nous avons beaucoup discuté ensemble les émotions : qu’est-ce que perdre quelqu’un ? Ont-ils déjà vécu cette expérience ? Mais aussi qu’est-ce qu’un nuage ? Jean-Luc Godard, en 1978, avait déjà fait cela avec des enfants. Ils n’ont pas les ‘trucs’ pour simuler les émotions. Il faut avec eux, tout écrire, tout préciser jusqu’à arriver à ce qu’ils vivent les choses."

C’est Milo Rau qui a choisi de partir de l’affaire Dutroux. "C’est un sujet belge, ‘le’ sujet collectif. Quand j’ai monté en Belgique ‘Civil Wars’ j’avais demandé aux acteurs quand ils s’étaient sentis de vrais Belges. Car la Belgique est une nation culturellement dissociée, impossible en fait, qui ne s’est pas réellement soudée, créée en Etat tampon entre l’Allemagne et la France. Ils ont répondu : pendant la Marche blanche de 1996. L’affaire Dutroux unit les événements historiques de la Belgique, depuis la perte du Congo où Dutroux a grandi jusqu’à Charleroi et sa crise minière. C’est de cela que parle la pièce. C’est un conte de fées, mais horrible, qui évoque des sujets aussi fondamentaux que mourir, être enfermé. Dutroux est une sorte de symbole collectif de la Belgique, un trou noir, c’est pourquoi il n’est pas lui-même en scène."

Tous les enfants connaissaient déjà Dutroux. L’un d’eux avait même donné à son ours le surnom de Marc Troublebear.

Les policiers qui n’ont rien vu

La première scène plonge au Congo où Dutroux a grandi. Lors des répétitions, un enfant a spontanément fait le lien entre le policier qui n’avait rien vu de la cache de Dutroux et les policiers qui n’ont rien vu des attentats récents qui se préparaient. "Nous avons bien sûr veillé à ne jamais traumatiser les enfants. Pour eux, jouer sur scène, c’est comme un Nintendo sur la guerre. Ils savent très bien la différence entre une fiction et la réalité."

Au-delà de Dutroux, la pièce évoque le déclin d’un pays, la paranoïa nationale, le deuil et la colère, le désespoir d’un père découvrant que son fils est un criminel. Milo Rau a l’habitude de se confronter ainsi à de grands sujets "politiques" : "Le théâtre est un espace symbolique. On ne peut pas faire cela dans la réalité. Avec les enfants, nous faisons une métaphore du monde, comme un conte de fées. Je suis intéressé par le mythe d’Œdipe : comment, quand on veut faire le bien, on fait le mal."

--> "Five Easy Pieces" par Milo Rau, du 14 au 22 mai au Théâtre Varia, dans le Kunstenfestivaldesarts.


Nourri de philosophie et d’analyses politiques

Le Suisse Milo Rau (né en 1977 à Berne, vit à Berlin) est devenu un des metteurs en scène les plus sollicités des scènes européennes. Nourri de philosophie, de l’histoire du théâtre, aussi bien que d’analyses politiques, il creuse les fondements du théâtre tout en empoignant les sujets les plus brûlants d’aujourd’hui. Le nom de sa compagnie,"International institute of political murder", donne le ton. Il fit sensation à Avignon avec son spectacle "Hate Radio", autour de RTLM, au Rwanda comme avec son terrible "The Civil Wars" en 2014 au Kunsten, basé sur un enquête dans les milieux salafistes radicalisés belges qui envoyaient déjà leurs enfants en Syrie.

A Lausanne, Rau vient de présenter "Compassion. Histoire de la mitraillette" qui viendra au Théâtre de Liège en mars 2017. Un remarquable spectacle basé sur deux monologues de la Belge d’origine burundaise Consolate Sipérius et de l’extraordinaire comédienne suisse Ursina Lardi dont le monologue de près de deux heures sur une scène envahie de débris, est bouleversant. Le spectacle évoque notre "compassion" à géométrie variable et teintée de racisme à l’égard de quelques réfugiés et notre émoi devant le cadavre du petit Aylan, mais face à cela, il y a l’horreur absolue au Rwanda et au Congo des années 94-96.