Scènes

Il n’y a que les plus grands pour oser à ce point se mettre à nu, exposer leurs fragilités, leurs désirs, leurs impuissances éventuelles, sans peur d’un éventuel ridicule. Anne Teresa De Keersmaeker, avec une grande audace, s’expose sans remparts, sans artifices, dans ce qui lui tient le plus à cœur, et on en est bouleversé. Tout le spectacle "3Abschied", sur le sixième chant de la Terre de Malher, tient à un fil. Un spectateur qui ferait du bruit, une porte qui claquerait, un rire défensif dans la salle, si vous êtes mal luné, et le charme risquerait d’être rompu. Mais mardi soir, pour sa création à la Monnaie, un silence attentif, magique, parfois presque douloureux, a accompagné ce spectacle magnifique et sans équivalent.

Nous avions déjà rencontré Anne Teresa De Keersmaeker et Jérôme Bel, le chorégraphe français qui a réalisé avec elle ce spectacle (lire "La Libre" du 10 février). Ils nous en avaient expliqué la genèse, née du désir d’Anne Teresa. Depuis des années, elle est fascinée par l’envoûtant chant "L’Adieu", le dernier des six chants de la terre de Mahler. Il l’a composé peu avant sa mort, et y parle de la mort et de l’acceptation de la mort. "Sur cette terre, le bonheur ne m’a pas été donné ! Où je vais ? Je vais, j’erre dans les montagnes. Je cherche le repos pour mon cœur solitaire. Je vais vers mon pays, mon refuge", écrit-il. Toujours, elle a voulu danser ce grand chant romantique et, avec la maturité, le désir s’en faisait plus pressant.

Le spectacle est la genèse et l’accomplissement de ce désir. Ou plutôt son impossibilité à le danser ou à le chanter au sens habituel du terme, mais, par un paradoxe troublant, c’est aussi cette impuissance qui fait qu’elle réussit à la danser et à la chanter !

Aidé par Jérome Bel dont le rôle est tout aussi essentiel dans ce spectacle, y compris dans les fréquentes zones d’humour qu’il comporte, "3Abscheid" se divise en chapitres d’une narration. Il commence par un premier moment étonnant et magique. L’orchestre Ictus, la mezzo Sara Fulgoni, Anne Teresa et tous les spectateurs de la Monnaie, sont unis dans le même silence religieux en écoutant un CD et la voix sublime de Kathleen Ferrier chantant "L’Adieu" en 1950, quand elle se savait condamnée par un cancer du sein. Suit alors une séquence, pleine d’humour où Anne Teresa dont on ne connaissait pas à ce point les talents d’actrice, raconte son cheminement et, entre autres, sa rencontre avec Barenboim lui disant qu’il était impossible de danser sur "L’Adieu", que ce serait tuer la magie de la musique.

Puis vient le moment du chant interprété par Sara Fulgoni accompagnée par l’ensemble Ictus. Anne Teresa est sur scène avec ses bottines de montagne et ses jeans trop larges, comme si elle tentait d’escalader un pic. Son professeur de chant lui avait dit que chanter "L’Adieu" est comme escalader l’Himalaya quand on commence juste à marcher. Mêlée aux musiciens, elle se fait l’ombre de la chanteuse, elle s’agrippe à l’un, puis à l’autre. Elle ébauche des gestes, les accomplit dans l’effort ou les coupe net, elle fuit dans l’ombre ou se recroqueville au bord de la scène. Echec ? Non, elle a dansé "L’Adieu", et même l’adieu à l’Adieu, son désir de cette musique et de ce chant.

Jérôme Bel a imaginé deux interludes étonnants dont on laissera la surprise aux spectateurs.

Le dernier chapitre est le plus émouvant. Seule en scène, avec le pianiste Jean-Luc Fafchamps qui joue "L’Adieu", Anne Teresa chante de sa voix de non-chanteuse, comme un souffle d’amour et de douleur. Elle danse de manière plus expressive qu’elle ne le fit jamais, alternant cris silencieux et beautés tendres, pour terminer face contre terre après avoir chanté "Partout et éternellement, les lointains bleuissent de lumière ! Éternellement Éternellement "

Ne cherchez pas dans "3Abscheid" la danse qui rassure, ni la musique qui assoupit. C’est le désir de la musique et de la danse d’une grande chorégraphe qui nous est offert, brut, humain, gauche, beau, pathétique, génial.

Et rarement ce chant de "L’Adieu" ne fut si bien mis en lumière.

"3Abscheid", à la Monnaie jusqu’au 20 février, puis en tournée internationale. Infos : www.monnaie.be et 070.23.39.39.