Alain Platel est un démiurge, capable de prendre tous les risques et de changer le plomb des marginaux de l’humanité en or des émotions. La première de son nouveau spectacle, créé avec Frank Van Laecke, a eu lieu vendredi à Gand et ira ensuite à Avignon dans le "in" avant d’entamer une tournée impressionnante (plus de cent représentations sont déjà programmées).

"Gardenia" est émouvant, drôle et triste, sordide et si beau et sensible. On en sort avec un regard nouveau sur les hommes et les femmes qui nous entourent et qu’on n’ a pas envie de voir.

L’idée de départ était risquée. La formidable actrice transsexuelle Vanessa Van Durme, qui joua dans "Allemaal Indiaan" pour Platel et qui interpréta sa propre vie dans le bouleversant "Regarde maman, je danse", avait proposé au chorégraphe Alain Platel et à Franck Van Laecke, connu pour ses comédies musicales (Daens, Tintin et le temple du soleil), de monter un spectacle avec un groupe d’amis à elle, tous travestis ou transsexuels, déjà âgés (entre 55 et 65 ans). Le risque était de faire un spectacle glauque, ou exhibitionniste, baigné par les clichés des cabarets de travestis. De plus, le projet emprunte résolument les chemins troubles entre culture haute et culture populaire, grande musique et divertissement.

C’était mal connaître Alain Platel qui a réussi avec Franck Van Laecke à aborder de front ce groupe d’acteurs si vrais (ils jouent en partie leur rôle réel), en ne cachant rien de leur âge, de leurs transformations physiques, mais en nous donnant à voir une formidable humanité. Ils ne jouent pas tout à fait, ils sont ce qu’ils montrent, au bord de la normalité, mais un bord qui est aussi notre face cachée à tous. Souvent, Platel a mis en scène ces "freaks", ces marginaux tombés au bord de la route, mais en évitant le voyeurisme pour au contraire donner à aimer "l’Autre".

Dans "Gardénia", Vanessa Van Durme dirige un cabaret de travestis qui doit fermer ses portes et qui donne son ultime spectacle. Elle présente avec sa forte présence, ses amis/amies. Tous des hommes qui dans la "vraie" vie ont des métiers bien classiques : employé, infirmier, tapissier, etc. Ils viennent de Flandre ou de Wallonie et, le soir, parfois, ils se produisaient en amateurs ou semi-pro, dans des cabarets.

Vanessa Van Durme n’hésite pas à utiliser les mots les plus crus et à jouer des stéréotypes. Les sept acteurs vont petit à petit se transformer devant nos yeux sur une scène inclinée. Ils se déshabillent devant nous, Vanessa n’hésite pas à se balader en sous-vêtements rouges de femme. Ils quittent leurs habits d’hommes pour montrer leurs robes de femmes. Dans une seconde étape, ils changent encore et se muent en vedettes, en icônes, jouant à être Liza Minelli ou Marlène Dietrich. Leurs corps vieillis, au sexe hésitant (il faudrait parler de troisième sexe), ne sont pas tristes. lls rayonnent sous les feux du spectacle.

Si l’humour est grinçant, la tendresse est toujours là. Et une formidable bande-son accroît l’émotion, comme lorsqu’une actrice chante en play-back le "coucouroucoucou Paloma" avec Caetano Veloso ou "Over the rainbow" de Malher.

Alain Platel a choisi d’ajouter deux acteurs : une "vraie" femme et un jeune "vrai" homme, réfugié russe. Ils montrent que les questions existentielles du désir, de la joie, de la tristesse et de la solitude, sont partagées par tous. Le jeune Timur est très touchant quand il danse sur la chanson d’Aznavour, "Comme ils disent" du jeune homosexuel et travesti. Et quand le duo de la "vraie" femme et du "vrai" jeune homme, danse et lutte, Platel exprime bien cette "hainamoration", comme disait le psychanalyste Jacques Lacan qui a inventé ce mot pour ce mélange intime d’amour et de haine dans chaque couple.

Le silence est religieux dans la salle, quand, dans une très belle séquence, le jeune Timur demande en pleurant s’il est beau, si sa maman est belle, si son papa est beau, etc. La vie est comme cela, avec de beaux moments et des intervalles déchirants. Ou l’inverse. Et ces travestis et transsexuels plein des cicatrices de l’existence, qui arrivent au soir de leur vie, ont aussi leur flamboyance, leur beauté leurs joies, leurs talents. Platel les a pris dans ses bras.

"Gardenia" d’Alain Platel et Frank Van Laecke", essentiellement en français, encore à Gand au NTGent jusqu’au 3 juillet. Ensuite à Avignon, et, du 15 au 19 septembre, au KVS à Bruxelles.