"Je peux rester ici de longues minutes à regarder mes pieds.” “Ici”, ce sont les toilettes de la demeure familiale. Mais c’est surtout la forteresse, l’ultime rempart de ce quadra, en couple, père de deux enfants, Élise, la cadette, et Paul, 15 ans, en pleine crise d’adolescence dont il ne parvient pas à gérer les assauts. Alors, il se retranche dans ses WC. “L’ennui avec les enfants, c’est qu’ils grandissent, lâche-t-il. C’est qu’un beau matin, sans prévenir, ils mettent des trainings, répondent par onomatopées, écoutent de la mauvaise musique, claquent les portes et ne parlent plus qu’avec des mots de moins de six lettres. […] Comble de tout, une fois dépassé le mètre cinquante, ça cesse de vous considérer comme Dieu en personne”. L’adorable petit Paul d’hier a muté en ado, arme de rébellion massive, bombardant la vie de famille, devenue un véritable champ de bataille.

Un père dépassé et perdu

Tiré du roman éponyme du journaliste Jérôme Colin, Le champ de bataille est aujourd’hui porté sur la scène du Théâtre de Poche par Denis Laujol sous la forme d’un seul en scène confié au comédien Thierry Hellin. En circonscrivant physiquement le déroulé de l’histoire dans l’espace restreint des toilettes – une cuvette blanche trône surélevée au milieu du plateau –, Denis Laujol convie habilement le spectateur à se glisser dans la peau et la tête de ce père fragile et attachant mais dépassé et perdu. Dépassé car, inquiet pour son fils, il ne sait pas comment s’y prendre pour communiquer avec lui sans effusion. Et perdu parce que dans le tourbillon de la vie de famille, il voit son couple s’effilocher, sa femme Léa lui préférant le confort de son divan et l’assemblage des 2 000 pièces de son puzzle en forme de perroquet.

Entre humour et tendresse

Si, de prime abord, la forme du seul en scène peut sembler un pari audacieux, le défi est relevé avec brio. Thierry Hellin, pourtant statique sur ce WC, incarne avec fougue et charisme la galerie de personnages gravitant dans l’univers du père. Des douces Léa et Élise, en passant par sa psy bienveillante – “c’est tout pour aujourd’hui ; ça fera 50 euros” –, le proviseur mollasson de l’école, et bien sûr, Paul, son ado de fils, le comédien passe de l’un à l’autre avec une aisance incroyable, rythmant son jeu entre humour, parfois grinçant, et tendresse. On se prend d’amitié pour ce père qui, tiraillé entre la réalité de la vie qu’il a construite et les illusions dont il se berçait, s’échappe de son quotidien en s’imaginant voyager dans les plus grands trains du monde. Puis, surtout, il est un miroir implacable des galères que tout parent d’ado(s) peut/pourra connaître. Et qu’est-ce que c’est bon de déculpabiliser un peu !

Bruits de portes qui claquent et de trains qui filent,…, éclairages tantôt chauds tantôt froids,…, la scénographie, également signée Denis Laujol, cadence et structure intelligemment le propos tout en y insérant quelques subtils rebondissements.

Bruxelles, Poche, jusqu’au 23 novembre. Infos et rés. : 02.649.17.27 ou sur www.poche.be. Puis à Central (La Louvière) du 27 au 30 novembre