La 71e édition du Festival d’Avignon s’est ouverte jeudi soir par la création d’une envoûtante Antigone de Sophocle dans la Cour d’Honneur, par une troupe japonaise. Durant trois semaines, jusqu'au 26 juillet, il y aura près de cinquante spectacles et des centaines d’artistes.


Des Japonais dans le temple de la chrétienté

L’idée était belle et étonnante, elle est une réussite: monter Antigone de Sophocle, ce grand cri de la culture grecque pour la liberté de conscience contre toutes les lois injustes, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, haut lieu s’il en est de la chrétienté combative. Et joué en plus, en japonais par une troupe japonaise. Une preuve de l’universalité de ces grands textes fondateurs.

Le spectacle superbe fut longuement ovationné par le public.

Le metteur en scène, Satoshi Miyagi, a fait de sa ville, Shizuoka, un centre du théâtre mondial où il adapte de grands classiques en les mêlant de résonances traditionnelles japonaises et d’influences éclectiques. En 2014, il était déjà venu à Avignon jouer le Mahabbarata dans la carrière de Boulbon.

Invité cette année en Cour d’honneur par Olivier Py, le directeur d’Avignon, il a choisi d’y jouer Antigone.

Avec la montée de la haine et de l’esprit de ségrégation à travers le monde, il y voit, dit-il, "une actualité brûlante, la réponse à une urgence : faire barrage aux comportements basés sur la distinction entre amis et ennemis. Entre ceux qui sont du côté de Dieu et les autres, voués à brûler en Enfer".

Le Palais des Papes incarne ce qu’a pu être à une certaine époque cet état de ségrégation et d’exclusion qu’on retrouve aujourd’hui dans le monde. "Les religions du désert divisèrent très rigoureusement ceux du côté de Dieu et ceux du coté du Diable", dit-il.

© Raynaud de Lage

Le Styx sur scène

Satoshi Miyagi explique qu’il existe en Asie d’autres façons de penser que celles qui déchirent le monde. La distinction entre amis et ennemis n’est pas pareille et il termine son spectacle par une danse rituelle, le "bon-odori", où tous les vivants, quels qu’ils soient sont réunis pour entrer dans l’au-delà des âmes. Et des petites bougies flottent sur la rivière reprenant l’âme des morts.

Visuellement, c’est magnifique. Avec bien sûr, une forte part d’exotisme et d’esthétisme. Toute la scène est couverte d’eau représentant le Styx, le fleuve séparant le monde des vivants de celui des morts. Les acteurs tout de blanc vêtu, en manteaux d’organdi, y marchent tandis qu’un Charon y pousse sa barque.

Ils sont une trentaine sur scène dont un groupe fascinant de percussionnistes dirigés par une femme. Au moment des grands dialogues philosophiques entre Créon et Antigone et entre Créon et son fils Hémon, les ombres des personnages se projettent, démesurées, sur toute la hauteur du mur du Palais, dans la grande tradition du théâtre d’ombres indonésien et expriment la démesure du drame qui se joue.

Ce théâtre japonais a ses codes. Comme la séparation entre l’acteur accroupi sur le sol qui parle et celui juché sur un rocher qui incarne le rôle sans parler, coiffé d’une perruque blanche.

Dans cette version d’Antigone, on retrouve même une pointe d’humour avec un prologue joué comme une commedia dell’arte venue du Pays du soleil levant où les acteurs jouent en cinq minutes dans un français fragile, un résumé de la pièce.

© Raynaud de Lage

Jusqu’au 12 juillet, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, à Avignon.