Symboliquement, avant même l’ouverture en Cour d’honneur, le Festival d’Avignon s’est ouvert vendredi soir, en plein quartier populaire de Monclar et Champfleury, à quinze minutes à pied des remparts, dans un quartier réputé difficile peuplé d’immigrés et de Roms. C’est là que le Festival a construit la "FabricA", sa grande salle de répétition rêvée déjà par Vilar et voulue par le duo de directeurs Vincent Baudriller et Hortense Archambault dès leur arrivée à la tête du Festival en 2004.

Vendredi soir, près de 8 000 personnes étaient massées dans les rues : des enfants, des femmes voilées, des bourgeois, tous mêlés. Le groupe F (comme "Feu") spécialisé dans les grands spectacles d’ouverture et mêlant projections, art du cirque et feu d’artifices, présentait un grand "son et lumière". Sur les murs extérieurs, de grandes projections, et six acrobates sur des filins qui semblent marcher et nager dans cette animation géante. Le film ne faisait pas dans l’ellipse en montrant le quotidien de trop de gens : prison, grilles, tirs dans les vitres, mais aussi le rideau rouge du théâtre et des dessins d’enfants du quartier tandis qu’on égrène les prénoms de ceux-ci. Un enfant, à côté de nous, crie brusquement, ayant reconnu son dessin ! Le groupe F a longtemps travaillé dans le quartier avec les habitants, aidant à ce que ceux-ci s’approprient cette infrastructure géante qui prend la place d’une ancienne école. Et sur le toit, les fusées volent et les acrobates tournoient, faisant jaillir le feu.

Une nécessité

"Nous avons insisté sur la nécessité de cette salle, dès notre arrivée , nous commente Vincent Baudriller, en faisant la visite des lieux. Le Festival d’Avignon a trois objectifs que cette salle soutient : défendre la création et les artistes qui prennent le risque de la création, s’ouvrir à tous les publics et être vraiment implanté à Avignon." Depuis quelques années, les directeurs ont installé l’administration du Festival à Avignon même, toute l’année. Mais il manquait encore une salle pour que les artistes invités puissent préparer et répéter leurs créations.

Après des années d’effort, le feu vert fut donné il y a douze mois, juste suffisant pour terminer le travail avant le départ des directeurs (coût 10 millions d’euros). La FabricA, dessinée par l’architecte Maria Godlewska, est sobre et efficace. Une salle comme un énorme hangar superéquipé. Avec les dimensions de la Cour d’honneur quand on l’utilise dans la largeur (une scène de 38 m de large et 24 m de profondeur) et qui permet bien sûr, de répéter pour les autres scènes (Célestins, Carmes, etc.). Deux grandes salles techniques et des loges sont annexées comme des logements pour les artistes en résidence : 18 studios disposés autour d’un cloître de bois et munis de tous les équipements collectifs voulus.

Pour la première fois, les artistes pourront répéter à Avignon. Pendant le Festival, la salle peut se transformer en salle de 600 places avec des gradins totalement rétractables.

Baudriller et Archambault voulaient cette infrastructure pour vraiment pérenniser le plus grand festival de théâtre d’Europe.

Le choix symbolique de s’installer dans ce quartier dit difficile et de s’ouvrir à tous les publics, s’est aussi doublé, cette année, de la création dès le premier jour du festival de "La parabole des papillons", généreux et formidable spectacle collectif mené par Michèle Addala pendant plus d’un an avec les habitants du quartier avec ateliers d’écriture, de musique et de théâtre. Mélange d’acteurs professionnels et amateurs, le spectacle parle de ce que c’est d’être femme aujourd’hui. Sans langue de bois, avec humour mais virulence. De quoi démontrer que le théâtre reste un art nécessaire et vivant.