Dans le parcours de la Kirsh Compagnie, fondée en 2005, la recherche va de pair avec la création, forgée de matières fortes, d’Elfriede Jelinek pour "Les Amantes" à Martin Crimp et Peter Handke pour "Les Poissons rouges".

"En attendant Gudule" est une nouvelle quête sur le langage, où Virginie Strub façonne avec ses comédiens une partition singulière : ils parlent, sans arrêt mais sans un son. Tout d’ailleurs est écrit de ces adresses et ces dialogues, de ces scènes plutôt ordinaires qui dérivent vers l’absurde. Avec des personnages qu’on découvre dans l’expectative ou la séduction, la rigolade ou le désespoir, l’invective ou la persuasion - et au moins toujours un peu dans la cruauté.

L’au-delà de la technique

Alors que Virginie Strub a entamé l’écriture de son projet dès 2011-2012, elle s’est lancée la saison suivante dans une série d’ateliers avec les acteurs. Jean-Marc Amé, Cyril Briant, François Delcambre, Alessandro de Pascale-Kriloff, Jessica Gazon, Ingrid Heiderscheidt, Christophe Lambert, François Sauveur et Viviane Thiébaud ont ainsi exploré la technique de jeu, le travail sans le son, le rapport au public, la circulation sur le plateau, etc. Jusqu’au travail scénique avec un support musical non audible par les spectateurs. La recherche, toujours, a marqué 2013-2014 : écriture de plateau au programme de l’équipe, travaillant sur "combler le vide", le non-dit, etc., explique l’auteure et metteure en scène : "des laboratoires de quelques jours très réguliers avec une distribution réduite et tournante". Deux ans d’ateliers au total, en grande liberté quant à l’issue de cette création, qui prit forme au gré de storyboards et autres planches.

Et oui, "En attendant Gudule", scénographié par Christophe Wullus, a quelque chose de la BD - dans la composition graphique des scènes, le découpage des séquences, les images arrêtées ou récurrentes, les cadrages - en plus bien sûr de son clin d’œil à Beckett et à l’attente qui conditionne nos vies.

Gimmicks

Le parti pris de l’inaudible rend par contraste intensément lisibles d’autres langages : les mains et leurs insistances, les directions du regard, l’assise, l’axe du dos, le souffle. Des attitudes d’apparat aux baisers distraits puis distants, on retrouve la palette des comportements, ces langages parallèles omniprésents et expressifs bien que d’habitude occultés par la parole.

Avec ses gimmicks - le face public, les interactions de couple, le dîner et ses variations, la danse en boîte où débarque un ange, sans omettre un spectaculaire concours de crachats, mais aussi les actions périphériques : un trou qui se creuse, une tour qui monte, un mur peint - "En attendant Gudule" révèle un travail phénoménal d’observation opiniâtre, de précision millimétrée. Tandis que sa durée même, qui est aussi sa limite, creuse encore et obstinément son sujet : l’attente.

Bruxelles, Théâtre Océan Nord, jusqu’au 22 novembre, à 20h30. Durée : 1h50. De 7,5 à 10 €. Infos & rés. : 02.216.75.55, www.oceannord.org