Un ado en crise, un fan de Eden Hazard, un adepte du beatwalk, un vieux pêcheur ostendais... C'est quoi, être Belge? Réponse, ou pas, dans België ondertiteld/La Belgique sous-titrée qui inaugurait, le 15 février dernier, au Bronks, l'année dédiée aux arts jeunes publics par les Communautés française et flamande - dans le cadre du projet bi-communautaire - ainsi que la Communauté germanophone, en présence des ministres de la Culture Alda Greoli, Sven Gatz et de Max Munnix, représentant de Isabelle Weykmans.

Joué en trois langues, ce spectacle offre une galerie de portraits cocasses et attachants, issus des 120  interviews réalisées par les autrices et metteuses en scène Greet Jacobs et Julie Delrue. Où l'on réalise qu'il existe autant de Belges que d'individus. « On quitte le spectacle avec l'idée qu'au-delà de l'identité belge, c'est aux personnes qui habitent en Belgique qu'on s'intéresse et c'est cela qui est très touchant» nous dit Cali Kronnen, directrice de La montagne magique, en direct du Krokusfestival, qui se tient cette semaine à Hasselt.

Un enseignant  choqué

Membre de la délégation de programmateurs francophones envoyée de l'autre côté de la frontière, dans le cadre de cette année particulière, elle connaît déjà bien le théâtre flamand. La Montagne magique et son pendant flamand, le Bronks, font en effet «ménage à deux» depuis plusieurs années avec, entre autres, le festival Export/Import qui permet aux jeunes francophones de voir du théâtre flamand et inversement. Un échange pas toujours évident. Lors de la dernière édition, Cali Kroonen s'est retrouvée dans le bureau de la directrice d'une école, suite à la réaction d'un enseignant choqué qu'on ait pu montrer un tel spectacle aux élèves

Les Flamands, explique Cali Kroonen, « sont beaucoup plus dans la provocation, la transgression. Pour eux, la priorité n'est pas de raconter une histoire alors que chez nous, la narration prime davantage. Leur rapport à la langue est très différent, également. Ils s'en libèrent aisément. Chez eux, tout est matière, et l'on voit comment ces matières se rencontrent. En revanche, i ls connaissent moins le théâtre d'objet. L'humour se situe, lui aussi, à un autre niveau. Au Bronks, par exemple, ils ne créent pas des spectacles pour enfants mais des pièces pour tout public qui sont accessibles aux plus jeunes . Le rythme est différent, aussi. Nous osons plus la lenteur. En tout cas, je suis complètement bousculée dans ce que je crois connaître et j'adore cela! »

International et local

© Clara Hermans

De son côté, Marijke De Moor, chargée de relations internationales au Kunstenpunt, et membre de l'Assitej Belgium, qui chapeaute cette année d'échanges, se réjouit de l'initiative, qui permettra, selon elle, de tordre le cou à certains clichés. On a par exemple, tendance à croire, au nord du pays, que les voisins francophones se cantonnent à un théâtre de répertoire un peu poussiéreux. « Nous avons encore beaucoup à découvrir les uns des autres. D'où l'importance de braquer les projecteurs sur  l'Assitej Belgium créée en 2015. Il est intéressant également que des programmateurs flamands se rendent aux Rencontres théâtre jeunes publics, à Huy, ou au festival Noël au théâtre. Car beaucoup de jeunes créent des choses très intéressantes peu connues en Flandre. On est certes issus de cultures différentes mais ce n'est pas pour cela qu'on n'apprécie pas ce qui se passe de l'autre côté de la frontière linguistique. Il existe d'ailleurs de plus en plus de coproductions, par exemple entre le Théâtre des 4 mains et Froe Froe, ou tout récemment, entre la Cie Les Pieds dans le vent et le Kopergietery».



Balade en Germanophonie

© Marie-Aurore D'Awans


Si les liens entre francophones et néerlandophones s'intensifient, ceux avec le théâtre germanophone restent trop ténus. En amont de cette année dédiée à l'échange entre les trois communautés, nous nous sommes rendus au InternationalesTheaterFest qui, depuis 29 ans, se tient fin octobre à Saint-Vith, chef lieu de la compagnie Agora. Résolument atypique, ce théâtre vit le jour sur le terrain de foot du village, voici 38 ans, à l'initiative de Marcel Cremer, disparu prématurément. Son étoile, elle, brille toujours, dans le nouveau Centre culturel de Saint-Vith, loin de la salle de sports où des comédiens amateurs pratiquaient, avec un talent époustouflant, son théâtre autobiographique. Soudain, ce n'était plus Hamlet qui montait sur scène, mais l'Hamlet (le monarque) qui sommeillait en Roger, Roland ou Matthias.

Dans le même esprit authentique, le TheaterFest commençait par un barbecue au milieu des bois, entre les observateurs – metteurs en scène, directeurs de théâtre, philosophes, journalistes – invités à débattre après chaque spectacle. L'événement s'achevait par un brunch dominical arrosé du mousseux local dès onze heures du matin sur fond de piano, histoire d'oublier l'hiver qui sévit plus vite ces contrées de l'Est.

Dépaysement total

Passer deux, trois ou cinq jours de l'autre côté de la frontière linguistique assure un dépaysement total tant la vision du théâtre diffère de la nôtre et les Bruxellois qui ont fait le déplacement découvrent l'endroit avec étonnement. Eno Krojanker, électron libre francophone, qui joue dans des spectacles d'Agora depuis 2004, nous avoue avoir longtemps ignoré qu'il existait un théâtre en communauté germanophone. «Un festival comme celui-ci intensifie les échanges. C'est formidable que les gens fassent la route. C'est nettement plus loin que Liège ou Namur, dont la distance freine déjà les Bruxellois. Le fait qu'il y ait des spectacles en français et en allemand permet à chacun d'y trouver son compte et l'intérêt pour le théâtre germanophone grandit. Il y a dans ce théâtre quelque chose de flamand dans la prise en charge des personnages, dans la manière de raconter, dans le détachement, dans la façon d'incarner sans incarner. Dans beaucoup de pièces francophones, on reste au premier degré. Ici il y a toujours un regard décalé sur ce qu'on fait avec un soupçon de discipline. Du côté francophone, on n'a pas l'habitude, non plus, d'assister à une démarche aussi intellectuelle que celle d' Animal farm (NdlR : nouvelle création d'Agora). D'autant que le texte est très allemand au départ. On assiste de plus en plus au Kunsten ou au National à une réflexion sur l'esthétique, la plastique mais l'humain me manque fort. Or moi, j'ai envie de voir des gens sur scène qui racontent une histoire. Le théâtre allemand peut rejoindre cette force».

Deux langues en lien

Pour Line, de la Cie Agora, il est «difficile de créer des liens avec les deux communautés. En jeune public, on est très bien intégrés dans le réseau francophone mais pas en adulte parce qu'on ne travaille pas assez les réseaux. Notre festival veut mettre les deux langues en lien. Il est à la fois international et local. Beaucoup de francophones sont présents cette année car nous avons organisé la réunion nationale de l'Assitej (Association internationale des théâtres pour l'enfance et la jeunesse). On insiste pour que les festivaliers restent pendant toute la semaine pour créer des liens ».

Il y a, dans cette petite ville de 3500 habitants, entre 2000 et 2500 festivaliers venus de divers horizons, du Danemark à la France en passant par l'Afrique du sud. Les gens qui connaissent le festival n'hésitent pas à faire une heure de route. Ils savent qu'ils vont participer à une grande fête de famille et sont prêts à se laisser surprendre et à découvrir le théâtre francophone comme Axe de Agnès Limbos, qui les a un peu décontenancés.

Rédacteur en chef de Grenz Echo, Oswald Schröder qui a été pendant vingt ans chef de cabinet du ministre de la culture et de l'enseignement, Bernard Gentges, estime,lui, que si les liens sont trop faibles entre les communautés, c'est aussi en raison du manque de moyens investis.

Et donc de volonté.


Un théâtre et une ferme des animaux interpellants

© Marie-Aurore D'Awans

Inclassable, éparse et brillante, la nouvelle création du Théâtre Agora, Animal Farm d'après Georges Orwell, emporte ou submerge. Truffée de références, de germanophonie, d'intermèdes dansés, de chaos organisé, la mise en scène audacieuse du philosophe Felix Ensslin, fils de Gudrun Ensslin - qui fut membre de la Fraction armée rouge et mourut le 17 octobre 1977 dans la prison de Stammheim à Stuttgart - rompt avec la tradition d'une compagnie à la croisée des chemins, désireuse de toucher plus encore un public adulte. Felix Ensslin, qui a rompu avec le théâtre autobiographique de Marcel Cremer, a imposé une méthode de travail plus rigide. Les gammes d'abord. Les improvisations, la part de soi ensuite pour une double notion de collectif, très réussie.

Déjà jouée sur plusieurs scènes nationales en Allemagne, la pièce y a bénéficié de critiques très favorables. L'adaptation française venant d'être créée, la compagnie espère convaincre les francophones.

Expériences cliniques

Cent ans après la Révolution d'Octobre, contexte historique qui inspira George Orwell, les sept comédiens se demandent, dans leur parc humain, si ce texte peut être plus qu'un conte d'antan sur la révolution et racontent leur histoire en filigrane, s'étonnant, par exemple, de se voir en costume, sur scène. Ces aller-retours entre le collectif politique et biographique, humanisent cet Animal farm qui se déroule dans un décor clinique, évoquant l'expérience scientifique mais aussi les fermes industrielles actuelles avec leur larges cuves en acier.

Flot continu de paroles, de réflexions face auxquelles l'exercice le plus difficile consistera sans doute à accepter de ne pas tout saisir, Animal farm livre une clé au début du spectacle en déclarant que «L'étoile du matin est l'étoile du soir. Cela a un sens mais cela n'a pas de signification».

Il suffit donc de se laisser porter par le jeu des comédiens tels Eno Krojanker qui accentue son identité francophone au sein du groupe germanophone. Ou la jeune Galia De Backer, révélation francophone, dans le rôle de Chica, cette étudiante et Youtoubeuse qui accompagne le groupe pour rédiger son mémoire sur Les groupes révolutionnaires dans un contexte communal.

Visuel puissant, traversée de la fable d'Orwell qui dénonçait les manipulations propagandistes du Cochon Napoléon – Staline – pour s'approprier les acquis de la révolution des animaux de la ferme de Jones – le tsar et l'ordre capitaliste jusqu'à l'individualisme des salles de sports de nos jours, de l'écriture ou de la masturbation, Animal Farm traduit aussi ce questionnement sur la condition humaine, les processus actuels de sélection et l'éternel recommencement. Difficile d'y rester indifférent.


Les points forts de l'année

Krokusfestival:

L'Assitej Belgium invite les programmateurs francophones à participer au Krokusfestival de Hasselt, qui se déroule pendant ce congé de carnaval, pour découvrir la création flamande et des programmateurs flamands à suivre le festival Pépites pour tout-petits à Charleroi, entre le 18 te 26 mai, les Rencontres de Huy, en mai, et le Festival Noël au Théâtre à Bruxelles.

Théâtre Taxi:

Une opération qui réunira des duos de professionnels, un metteur en scène et un dramaturge, un acteur et un journaliste qui prendront le train, le tram, la voitire ou le bus pour se rendre à un spectacle jeune public et discuter en chemin. Voyage insolite pour respirer un peu.

Un Festival belge:

L'année se clôturera par un festival de quatre jours dans trois villes belges: Bruxelles, Gand et Liège. Les enfants, les familles pourront enfin découvrir ce qui se passe de l'autre côté.

Infos : www.assitej.be