La nouvelle création de la Cie Point Zéro a vu le jour au Festival des Libertés, et arrive à la Comédie Claude Volter. Pièce coup-de-poing. Critique.

Foule des grands jours - qui sont décidément légion au National - pour la première de "Gunfactory", le nouvel opus de la Cie Point Zéro qui de ce chiffre creux n’a décidément que le nom. Rare, Jean-Michel d’Hoop investit dans l’espace et la durée. Ses créations tournent dans le monde entier. On le souhaite à "Gunfactory", pièce coup-de-poing, comme son titre le laisse deviner, autour d’une problématique complexe : la vente des armes dans le monde et la grande vitalité économique d’une entreprise nichée dans le bassin liégeois… Une certaine FN. Petite intro humoristique par ces temps sombres pour rappeler que les armes représentées sont factices, que certaines scènes peuvent choquer, que des bruits d’explosion pourraient survenir sans qu’il faille pour autant quitter la salle malgré la présence sur scène d’un militaire camouflé de pied en cap. Après les fouilles à l’entrée du théâtre, Festival des Libertés oblige, le public reste conscientisé.

Déflagration de chiffres

D’explosion, de déflagration même, il sera largement question, du côté des chiffres d’abord avec cette entrée en matière qui donne le tournis. Chaque minute, une arme tue. Le total des dépenses militaires mondiales en 2014 s’élève à près de 1337 milliards d’euros. Ou encore : les 5 plus gros exportateurs d’armes sur les dix dernières années totalisent à eux seuls 74 % des exportations mondiales. Pendant que s’énumèrent ces données objectives, des humains meurent sous l’impact des balles : sept en tout pour une durée de trois minutes ! L’attention est à son comble.

L’efficacité de la nouvelle mise en scène kaléidoscopique de Jean-Michel d’Hoop (qui dirige ici plusieurs de ses anciens étudiants de l’IAD, dans une prestation puissante et posée) réside dans ce choix assumé de donner la parole aux divers intervenants concernés par le sujet.

Au père venu vanter à sa fille les qualités de l’indétrônable Kalachnikov succédera le vendeur d’armes, cynique Corentin Skwara toujours, délégué commercial bien croqué, qui connaît son produit comme sa poche et ne s’émeut pas une seconde de son utilisation. Apparaissent ensuite les décideurs politiques, ce gouvernement wallon propriétaire de la FN et peu scrupuleux quant aux pays acheteurs, l’Arabie saoudite notamment. Avec pour argument que la FN fait vivre, directement ou indirectement, 10 000 foyers en Wallonie. Mitraillés de questions en alternance par les journalistes comédiens dont trois femmes à poigne (Léa Le Fell, Héloïse Meire et Léone François), les responsables balaient d’un revers de main les interpellations confondantes. Avec, en point d’orgue, la visite en caméra cachée, menée par l’ingénue Léa Le Fell, chez le ministre-Président Paul Magnette.

Cultiver sa bonne conscience

Benjamin Torrini, quant à lui, ingénieur débonnaire à la FN, cultive sa bonne conscience avec autant d’aisance que d’autres leur image. Puisque, dit-il, "90 % des balles finissent dans le sable à l’entraînement". L’enterrement du délégué syndical apportera encore un autre point de vue. Avant que ne surgissent des tirs extraits de vidéo et la démonstration implacable de la puissance pernicieuse de ces jeux banalisés.

Jean-Michel d’Hoop, qui s’éloigne ici de sa poésie légendaire, opte pour une approche économique, sociale, politique, culturelle afin de poser des questions au lieu d’y répondre. Sa mise en scène plurielle où se mêlent vidéo, jeu théâtral, séquences filmées ou marionnettes (toujours signées Natacha Belova) dope à merveille cette tonalité documentaire également nécessaire au théâtre. Difficile, ensuite, de dormir sur ses deux oreilles.


Festival des Libertés, jusqu’au 29 octobre au National. Infos : www.festivaldeslibertes.be

"Gunfactory" à la Comédie Claude Volter, Bruxelles, du 9 au 20 novembre. Infos rés. : 02.762.09.63 ou www.comedievolter.be

En tournée en 2017