Voilà, après "Les particules élémentaires", de Houellebecq, monté par Julien Gosselin, un second coup de cœur magistral pour ce Festival d’Avignon. Pourtant, on pouvait craindre le pire : près de neuf heures de spectacle (de 15h30 à après minuit, avec entractes), en allemand surtitré ! Mais au final, on a vécu un voyage inouï, au cœur du chef-d’œuvre de Goethe, à travers mille et une péripéties plus inventives et jouissives les unes que les autres, avec des acteurs fabuleux.

Nicolas Stemann est la nouvelle star des scènes théâtrales allemandes; il dirige le Thalia Theater d’Hambourg, et on le découvrit l’an passé, à Avignon, avec un texte de Jelinek, "Les contrats du commerçant", qui décrivait merveilleusement la crise des "subprimes".

Cette fois, avec "Faust 1+2", il s’attaque au monument de la littérature allemande, un immense et interminable poème. Avec ses fulgurances, ses beautés, ses longueurs et ses obscurités.

On découvre son spectacle (ou plutôt ses spectacles, tant il change de styles au cours de ce "Faust") dans "La FabricA", la nouvelle salle du Festival, qui s’avère parfaite avec des sièges assez confortables pour un spectacle de 9 heures.

Le "Faust 1", joué d’un seul tenant de 3 heures, suit de très près l’histoire célèbre de Faust, son pacte avec le diable et son amour dramatique pour Marguerite. Pour cette première partie, Stemann est dans la sobriété. Trois acteurs seulement, mais extraordinaires, capables de nous tenir en haleine, même pendant de longs monologues : Philip Hochmair, Sebastian Rudolph et Patrycia Ziolkowska. Ils savent tout jouer et changer de rôles, une lumière rouge indiquant aux spectateurs qui ils incarnent. Au départ, le plateau est nu et se "meuble" peu à peu, de petites choses, toutes signifiantes : une porte, de la peinture jetée, un enfant comme un ange.

La sobriété, le côté foutraque et destroy des quelques objets, les acteurs, le texte créent la beauté, la poésie, l’émotion continue. On "vit" les vers (Goethe publia ce texte en 1808) et le drame de Faust qui, dans son orgueil, s’allie au diable et broie Marguerite.

Tout change avec "Faust 2"

Tout change dans "Faust 2" que Stemann enchaîne après le premier entracte. Goethe a passé le reste de sa vie à l’écrire. Faust quitte la sphère privée et s’attaque au monde. Le poème devient si dense, qu’il perd de sa lisibilité et qu’il n’est quasi jamais joué. Stemann n’hésite pas à couper dedans, à faire des raccourcis, à venir sur scène, expliquer ce qui va se passer. Le texte interpelle notre époque : l’adjoint de Faust bricole un homme artificiel, Faust est amoureux d’Hélène de Troie aussi irréelle qu’une image télé, il crée la monnaie papier pour le roi et organise une fête pour faire croire que cet argent vaut quelque chose (cette fête serait, aujourd’hui, "la science économique", dit Stemann).

Ce "Faust 2" irrite un peu les puristes de Goethe, mais il a enthousiasmé le public par son inventivité continuelle. Sur scène, on a, à la fois, les fêtes, les masques, le rock, le carton-pâte, le grotesque, le chaos, la poésie et la beauté. Et au final, un public conquis qui est resté jusqu’au bout et a applaudi longtemps, debout.