C’était le 15 juillet. Au Jayu Theater, l’un des espaces du Seoul Arts Center - gigantesque complexe culturel surplombant Gangnam, le quartier le plus récent et cosmopolite de la capitale sud-coréenne -, on découvrait l’aboutissement d’une singulière aventure, dont les bases avaient été posées deux ans auparavant.

Sur la soixantaine d’universités que compte Séoul, "chacune a une section danse", souligne Pierre Thys, conseiller à la programmation danse du Théâtre de Liège. Riche terrain à défricher, dont il revint avec une ample matière, qui deviendrait le focus du festival Pays de danses en 2014, accueillant 50 artistes sud-coréens : chorégraphes, danseurs, plasticiens.

En parallèle, Ayelen Parolin créait de son côté "Hérétiques", pièce pour deux danseurs et une pianiste. A travers une écriture méthodique et complexe, la chorégraphe y questionnait la contrainte et l’endurance, jusqu’à l’extrême des possibles physiques, révélant alors, paradoxalement, à la fois plus d’abstraction et plus d’humanité.

Résidence et coproduction

Des liens s’étant tissés entre la Korean National Contemporary Dance Company (KNCDC) et le Théâtre de Liège, qui par ailleurs a résolu de développer ses productions en danse ainsi que les résidences artistiques et chorégraphiques, la suite était en germe. Dans le cadre de sa résidence de création au Théâtre de Liège en 2016 et 2017, Ayelen Parolin développerait donc une pièce en coproduction avec la KNCDC.

Une pièce où démêler un fil dont l’artiste explore les nœuds depuis toujours. Née à Buenos Aires, vivant et travaillant à Bruxelles, Ayelen a été interprète notamment pour Mathilde Monnier, Mossoux-Bonté, Mauro Paccagnella, Louise Vanneste. Elle-même créatrice, elle a débuté en 2004 avec "25.06.76", solo autobiographique qu’elle met à jour à chaque nouvelle reprise. Au gré de ses chorégraphies, elle sonde obstinément le binôme nature/culture, l’humain et sa part animale.

Le chamanisme, mystère et clef

Le chamanisme l’a toujours intriguée, "avec ses animaux de pouvoir comme des anges gardiens qui apparaissent en rêve". En pleine introspection, elle pensait rêver d’un grand fauve, et c’est… "Hello Kitty qui est arrivée dans mon rêve", raconte-t-elle volontiers. "Il y a toujours chez moi ce contraste entre l’ambition et la réalité."

Or, le chamanisme, en Corée, même s’il demeure plutôt mystérieux aux yeux du profane, fait pleinement partie du quotidien. "Ce n’est pas tant une religion qu’une culture, une pratique", explique Aesoon Ahn, directrice artistique de la KNCDC. "Dans la culture extrême-orientale, passé, présent et futur sont alignés, liés, réunis, et pas trois entités distinctes comme en Occident."

Le chamanisme, dit Ayelen, "me donnait les clefs pour travailler sur les deux langages" : celui hérité d’"Hérétiques" (dont un des danseurs, Marc Iglesias, a assisté la chorégraphe pour la création de "Nativos") et celui qu’elle découvrait dans la pratique des quatre danseurs de la KNCDC. "Ils sont soit plus dans la technique, soit plus dans une boulimie de mouvement. Or, moi je cherche des choses qui sont au bord", confie Ayelen, sans cacher la difficulté de cette quête. Et reconnaissant avoir "beaucoup grandi avec ce projet" qui l’a tenue à distance - ô combien ! - de ses habitudes. "Pour comprendre l’autre, il faut s’autoriser à s’en moquer, de la même façon dont tu te moques de toi-même face à l’autre. L’autodérision est une manière de casser les barrières."

Lea Petra, complice en création

Lea Petra semble s’y connaître, en barrières cassées. Pour la pianiste et compositrice, "la musique n’est jamais une ligne droite" ni ne doit être décorative. "Elle doit se construire, évoluer, naître et mourir en même temps que la chorégraphie."

Elle-même, ayant collaboré ici avec le chanteur et percussionniste Yeo Seongryong, relève la culture du travail à l’extrême, "comme pour ne pas se tromper, or l’erreur est quelque chose qui nous appartient"… Le point de vue de Lea rejoint là celui d’Ayelen pour qui "il faut essayer de retourner l’empathie et l’exotisme (présents de toute manière) pour trouver un endroit plus poreux que ça". Une recherche dont on goûte les fruits.


À venir: "Autoctonos" (titre provisoire)

C’est en mai 2017 que verra le jour la prochaine création d’Ayelen Parolin. Avec "Autoctonos" (titre provisoire) - pour lequel elle cite Julia Kristeva -, il est toujours question, dit la chorégraphe, "de notre société de l’endurance, de la rentabilité, de la p roductivité. Cependant, il ne s’agit plus cette fois de toucher à sa puissance, mais de creuser dans sa défaillance, son effondrement, son impossibilité communautaire." Les héros d’"Hérétiques" laissent place aux "simples" humains, "conscients de leurs propres contradictions, de leurs propres étrangetés", note-t-elle. "J’aimerais tenter la poésie et l’action, le brut et le subtil, la violence et l’ordre, et tenter une communauté, ne fût-ce qu’hypothétique…" Avec toujours Lea Petra, et cette fois cinq danseurs, "Autoctonos" est annoncé aux Tanneurs, à Bruxelles, du 23 au 27 mai - dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts. Avant le festival Montpellier Danse 2017.