"Aucune montée n’est éternelle : un jour, ça redescend." Sous la plume de Stefano Massini et l’œil de Lorent Wanson, l’histoire des frères Lehman en un siècle et demi et trois épisodes. Création à venir au Rideau de Bruxelles.

Pour l’auteur florentin Stefano Massini et l’acteur belge Angelo Bison (récemment primé au festival parisien Séries Mania pour son interprétation de Guy Béranger dans "Ennemi public", série en cours sur la Une RTBF), ce sont des retrouvailles. Il y a peu, "Femme non rééducable (Memorandum théâtral sur Anna Politkovskaia)" du premier était joué par le second, avec aussi Andréa Hannecart, aux Riches-Claires.

Au Rideau pour cette nouvelle création, sous la direction de Lorent Wanson, Angelo Bison partage l’affiche avec Iacopo Bruno et Pietro Pizzuti, ce dernier signant par ailleurs le texte français du spectacle qu’accompagnent au piano, en alternance, Fabian Fiorini ou Alain Franco.

Comme son compatriote Ascanio Celestini, le dramaturge italien s’inscrit dans la tradition du théâtre-récit. Pour "Lehman Trilogy, chapitres de la chute", il plonge dans la saga du capitalisme, entre l’arrivée d’Henry Lehman, émigré juif allemand, le 11 septembre 1844, aux États-Unis (où il est accueilli d’un "Welcome in America. And good luck !" puis où il sera rapidement rejoint par ses deux frères) et la faillite de la banque d’investissement Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, entraînant dans sa chute les bourses mondiales.

Facteur humain

C’est cependant par le biais de la chronique familiale que l’on va traverser la grande histoire du capitalisme. Et c’est sans conteste l’humain qui a poussé Lorent Wanson dans cette ample aventure, lui qui depuis près de trente ans tente avec ses projets de "donner la parole à ceux qu’on n’entend pas". Lui qui fait vœu d’ouvrir les salles de théâtre à tous les publics, avec notamment "Sainte Jeanne des abattoirs" de Brecht; lui qui relève le pari fou de travailler avec l’association ATD Quart Monde en mêlant familles défavorisées et professionnels du spectacle pour créer "Les Ambassadeurs de l’ombre" dans le cadre de Bruxelles 2000; lui qui monte Louvet, Beckett, Genet ou Shakespeare mais aussi mène des projets en immersion à Belgrade ("Trous/Rupe/Gaten" de 2002 à 2004), au Congo ("Africare") ou au Chili ("Historia Abierta"); lui qui avec son Théâtre Épique mènera trois années durant le projet artistique et participatif "Une aube boraine", trouvant son dénouement lors de Mons 2015 et au-delà, avec le succès notamment de "Porteur d’eau" par Denis Laujol - qui après avoir beaucoup tourné déjà se pose jusqu’à fin juin au Public.

De la saga des frères Lehman, Henry, Emmanuel et Mayer, ayant fondé en 1850 leur entreprise peu à peu devenue banque multinationale, "le texte montre notamment les failles, les doutes qui ont traversé les acteurs de cette histoire", note Lorent Wanson. La pièce de Stefano Massini, ajoute-t-il,"permet de ramener la grande Histoire - les mécanismes qui ont conduit à la catastrophe d’aujourd’hui - à une dimension plus humaine, presque intime". Car, poursuit le metteur en scène, "que nous l’imaginions ou pas, l’histoire de l’humanité et de ses plus profondes failles, souffrances et injustices sont aussi comprises dans des histoires intimes".

Proximité et vertige

Aussi envisage-t-il cette création sous l’angle de la proximité et du vertige, moins comme un spectacle que comme une suite d’épisodes, de rencontres. "Des hommes racontent l’histoire qu’ils ont entendue, ou qu’ils ont vécue, dont ils ont été peut-être les victimes, ou les complices, ou les deux." Avec cette dimension, qu’on retrouve aujourd’hui dans la culture de séries : "Que chaque fin d’épisode, en laissant une place à l’aléatoire et à l’imprévisible, suscite l’envie, le désir de connaître la suite."

Pour autant il ne s’agit pas de faire de "Lehman Trilogy" une histoire détachée de nous, un objet distant, à observer de loin. Si la distance fait partie du dispositif construit par Massini, tout comme l’inéluctable tragique englobe cette histoire, celle-ci porte en elle "cette douce ironie : une fatalité n’est construite que par des hommes et surtout par la réaction des hommes aux événements".

De l’histoire en chantier

C’est une "esthétique d’artisans", en accord avec lui-même et la tradition de l’arte povera, qu’a choisie le metteur en scène en travaillant avec son scénographe Daniel Lesage, et pour fil rouge "créer de la poésie et de la contradiction".

Dès son premier contact avec le texte de Massini - que lui ont présenté Pietro Pizzuti et Angelo Bison -, Lorent Wanson s’est attaché à "insister sur le fait que le capitalisme n’est pas une fatalité. Ce n’est pas un système qui te tombe dessus comme un orage. Il est aussi le fait d’une ‘libre entreprise’, redoutablement efficace, et qui a mal tourné en générant sa part de misère. C’est un système dont l’histoire reste encore à faire. Le texte de Massini, c’est de l’histoire en chantier. L’histoire ne préexiste pas au fait que nous la racontons. Sur le plateau, elle sera prise en charge du point de vue des laissés-pour-compte, après la faillite des Lehman en 2008. On imagine que les huissiers ont vidé l’immeuble des Frères. Les objets se retrouvent dès lors sur le trottoir, en attendant d’être vendus ou recyclés. Des objets de toutes les époques, qui ont fait l’histoire de cette dynastie. À présent, il ne reste que des morceaux de gloire. Les trois acteurs se serviront de ces restes, sans souci de chronologie, et raconteront l’histoire à la manière de Charlot."


Bruxelles, Rideau, du 24 mai au 11 juin. Épisode 1 ("Les Trois Frères") du 24 au 27/5, épisode 2 ("Père et fils") du 31/5 au 3/6, épisode 3 ("L’Immortel") du 7 au 10/6, à 20h30 (mercredi à 19h30). Intégrale les samedis 28/5, 4/6 et 11/6 à 15h.

Débat du bout du bar le mercredi 1er juin après la représentation, avec Lorent Wanson, l’équipe du spectacle, et Bernard Bayot, directeur du Réseau Financité.

Infos & rés. : 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be