Philippe Saire s’empare de "Angels in America", la forte pièce de Tony Kushner, et la fait résonner avec notre temps.

Le chorégraphe suisse – dont les Brigittines avaient naguère présenté le captivant Vacuum – travaille de longue date avec des étudiants en théâtre, dans le cadre de leur formation à la Manufacture. De là à s’attaquer à Angels in America, pièce fleuve et culte qui valut à son auteur Tony Kushner le prix Pulitzer 1993, il y avait un pas – et une sacrée prise de risque – franchi tant dans la réflexion que dans l’action.

C’est la mini-série de HBO tirée de cette œuvre (Mike Nichols, 2003) qui, d’abord, donne envie à Philippe Saire de se confronter à ce texte. "Par certains côtés, la série a un peu vieilli. Et l’humour y est peu traité", relève celui qui, pour sa part, goûte à la pluralité de la tragicomédie et a tenu à mettre en jeu ce qu’elle contient d’humour "très à propos, salvateur" – sans masquer les autres registres.

Si la pièce originelle fait près de six heures, Philippe Saire a obtenu le droit de la réduire et travaillé avec la dramaturge Carine Corajoud à en sculpter une version de 2h30, "débarrassée de quelques éléments très liés aux États-Unis, tout en gardant le contexte politique et social, la mixité des communautés".

"Juif, homosexuel et marxiste", ainsi se présentait Tony Kushner (né en 1956) à Pierre Laville, traducteur en français d’Angels in America, sous-titré A Gay Fantasia on National Themes.

Les années sida en toile de fond

Le sida, central dans l’intrigue (située dans les années 1980 à New York), est traité par le chorégraphe et metteur en scène davantage comme une toile de fond, "un contexte révélateur d’autre chose : culpabilité, pardon, responsabilité. Ou comment l’individu, l’intime, s’arrange avec quelque chose de très large, un fléau".

L'ange (Valeria Bertolotto) annonciateur du chaos alors que Prior succombe au fléau qui décime la communauté homosexuelle de New York dans les années 80. © Philippe Weissbrodt

Si, en Suisse et sous nos cieux, on va jusqu’à parler d’éradication, "le sida a quand même encore fait un million de morts l’an passé", souligne Philippe Saire. "Quoi qu’on puisse en penser, plusieurs aspects sont loin d’être réglés, dont la question de la discrimination des malades, ou la stigmatisation des homosexuels - même si nous, dans les milieux artistiques, en souffrons peu. Souvenons-nous qu’à l’époque, on parlait de parquer les gays sur des îles" – et que, en 2019, l’homosexualité reste rudement réprimée en certains points du globe.

Trois versions concomitantes de la même pièce

Théâtre et cinéma ont récemment remis en lumière ces questions et l’époque où elles ont surgi avec acuité : des Idoles à 120 battements par minute. Mais comment ne voir qu’une simple coïncidence dans le fait que la création de Philippe Saire s’inscrive sur les scènes européennes en même temps – ou presque – que deux autres versions du même opus ? L’une par le collectif anversois Olympique Dramatique, l’autre par Arnaud Desplechin pour la Comédie-Française.

C’est que l’air du temps s’y fait sentir avec force. "Quelque chose du devoir de mémoire, suggère Philippe Saire. L’idée de fin d’un monde…"

Mais aussi un discours où s’invitent la défiance envers la politique, les migrations et les questions raciales, la place des femmes ou encore les sombres perspectives écologiques. Autant de préoccupations qui rencontrent, ici et maintenant, un vif écho. Jusque dans la structure de la pièce en deux courbes : "d’abord l’effondrement, ensuite la reconstruction improbable où, s’il y a des solutions, elles ne sont peut-être pas à trouver dans les voies habituelles", pointe Philippe Saire.

Créé à l’Arsenic de Lausanne, le spectacle tourne en Suisse et passe dès ce vendredi par Bruxelles, au Théâtre des Martyrs, l’un de ses coproducteurs.


La choralité finement orchestrée d’"Angels in America", à découvrir aux Martyrs

Faire agir le mouvement dans le verbe, et inversement, c’est le défi que s’est donné Philippe Saire, chorégraphe, en montant la pièce fleuve de Tony Kushner. Défi relevé avec finesse, et l’appui d’une distribution qu’il a guidée dans l’apprivoisement du geste.

Ceci, donc, n’est pas un spectacle de danse mais un opus véritablement incarné par sept acteurs singuliers et complémentaires (Adrien Barazzone, Valeria Bertolotto, Pierre-Antoine Dubey, Joelle Fontannaz, Roland Gervet, Jonathan Axel Gomis, Baptiste Morisod), investis avec grâce dans ce récit ancré dans l’Amérique des années 1980, celles du reaganisme et de la montée du sida.

Bâtie sur une structure chorale (à la façon des films Short Cuts de Robert Altman ou Magnolia de Paul Thomas Anderson), cette saga aux ramifications nombreuses est ici condensée en 2h30 par un écrémage intelligent autour des personnages clefs : Prior, sidéen que va fuir son compagnon Louis ; Harper, soucieuse de la couche d’ozone et sujette aux hallucinations, et son mari Joe, mormon, à qui Roy Cohn, avocat haut placé, propose un poste à Washington, tandis que lui-même oblige son médecin à faire passer son syndrome pour un cancer. Sans oublier Belize, infirmier noir et queer – et l’ange qui, par-dessus tout et tous, prédit le chaos.

Avec sa scénographie simple manipulée à vue, ses subtils paysages sonores, son sens du rythme aussi, cette fresque sociale et politique mise en scène par Philippe Saire rend audibles les cœurs, sensibles les corps, tangibles les pensées qui remuent et butent sur l’inéluctable. À la fois daté et vertigineusement actuel, le propos – jusqu’en ses accents surnaturels – fait mouche, autant que la forme. 

  • Bruxelles, Martyrs, du 6 au 14 décembre - 02.223.32.08 - www.theatre-martyrs.be
  • La version d’Olympique Dramatique/Toneelhuis d’"Angels in America" passera notamment au KVS, du 14 au 17 janvier (www.kvs.be).
  • Celle d’Arnaud Desplechin pour la Comédie-Française verra le jour à Paris le 18 janvier pour rester à l'affiche jusqu'au 27 mars.