Critique Laurence Bertels


Longtemps qu’un spectacle de cirque contemporain ne nous avait autant enthousiasmée. Et que l’envie d’appeler tous nos contacts pour leur dire d’y courir ne nous avait démangée à ce point.

Histoire, il faut bien le dire, de sauver les derniers Dodos de la planète, cette espèce d’oiseaux endémique de l’île Maurice, connue également – quoique - sous le nom de Raphus Cucullattus et considérée comme disparue. A tort.

Car il reste, qu’on se le dise, quelques spécimens, cinq musiciens circassiens surdoués, multipliant les acrobaties à coups de guitare sèche, banjo ou harmonica, pour raconter, dans un spectacle quatre étoiles de haut vol, l'histoire de ces gros pigeons qui ne savaient pas voler. Et parler, mine de rien, sous le couvert d'humour, omniprésent, de la survie. Ces pigeons n’incarnent-ils pas en effet les humains que nous sommes, menacés également, entre le réchauffement climatique, les tueries dans les lycées ou les attentats terroristes?

© Constant Couteille

Seul face au groupe

On l'ignore peut-être, mais, derrière chaque spectacle, chaque création, se cache une démarche à lire en filigrane, entre deux saltos ou tours de pistes. Pour Les Dodos, c'est notre façon d'être seul et dans le groupe, notre manière d'être au monde qui a interpellé la joyeuse bande du P'tit Cirk

«Il y a, déclarent les artistes, des besoins auxquels on doit répondre, qui

vont définir nos relations, nos rapports. Des rapports de force, de confiance, de dominance, d'amour aussi. On aura besoin d'eau d'abord, de dormir après, de manger aussi, et de se protéger. Et on aura aussi des envies : bouger, sauter, danser, jouer de la musique, ensemble, pour essayer d'oublier que l'on survit» .

Que se passe t-il, quand on a un besoin commun, mais que chacun réagit à sa manière ? Quand quatre personnes, face à l'ennui, se moquent d'un tiers, vulnérable? Quand elles ont faim et qu’une seule d'entre elles possède la nourriture? Quand les autres nous empêchent de

dormir ? Comment s'organise ce groupe, en fonction de ses besoins, avec quels rapports de dominations et d’entraide? Et si la réponse était dans le rire? Dans la performance? Dans l'envol?

© Katelijne Boonen



Grande maîtrise

Grands maîtres de l’aérien, ces artistes, issus pour certains de la très réputée compagnie des Arts Sauts - qui a cessé ses activités après le dramatique accident de l’un des acrobates – virevoltent avec une aisance déconcertante. Sans nous épargner, et c’est tant mieux, quelques détours du côté des rires francs, des guitares qui claquent, se brisent en morceaux ou deviennent pales d’hélicoptères. La contrebasse, toujours aussi impressionnante, entrera, elle aussi, dans la danse, parfois burlesque ou clownesque, menée par des artistes au visage expressif dont le faux étonnement et la maladresse feinte racontent toute une histoire. Ça clique, ça claque, ça chante, ça saute dans tous les sens et on en prend plein la vue, entre finesse, puissance et insolence.

La guitare comme agrès

Sous le chapiteau Les Dodos, pourtant, s’ouvre en douceur, par quelques accords joués debout sur une guitare. Le spectateur tremble déjà. Tombera? Tombera pas? Quelques notes de violon résonnent, une belle en fourrure tente de tenir en équilibre et les artistes ne tardent pas à monter sur les épaules, ou l’instrument, des uns et des autres. Couchées sur le flanc, les guitares se multiplient – on en comptera jusqu'à 56 - et finissent par choir comme les pièces de domino. Mises à rude épreuve, elles deviennent un agrès incontournable et original, offrant quelques visions aussi esthétiques qu’acoustiques, entre numéros de main à main et mât chinois. Avant de passer à une dimension supplémentaire, l’aérien qui retient toujours le spectateur en haleine surtout lorsqu’il se livre avec une telle intensité. Les premières acrobaties auguraient du meilleur.

A juste titre. Le final, au portique coréen, avec Basile Forest, nous emporte littéralement et clôt en beauté ces Dodos créés suite à la rencontre inopinée de plusieurs artistes. Toute la force et la valeur de l’humain.

© Katelijne Boonen

Envie d'ensemble

Cette création collective est née de l’envie de travailler ensemble, de mêler les différentes disciplines. Créée en 2004 en Trégor par Danielle Le Pierrès et Christophe Lelarge, après avoir travaillé auprès du Cirque Plume, du Cirque du Soleil, d'Archaos… et surtout des Arts Sauts où ils ont passé huit ans, la structure du P’tit Cirk porte le projet qui réunit les acrobates et le musicien Charlie Sanchez, qui, pour l'occasion, a réalisé son rêve d'enfance et s'est formé au cirque. Mais l'essentiel est de valoriser la notion de groupe, de cohérence et de fratrie. Car c’est aussi, et peut-être avant tout cela, que raconte le cirque contemporain: pouvoir se fier à l’autre, se reposer sur lui, se jeter sans peur dans les bras du porteur, risquer, en mesure, c’est le cas de le dire, sa vie et parvenir à en rire, et surtout à faire rire.

Cette humilité, cette autodérision, Le P’tit Cirk les porte avec talent, assez pour faire revivre Les Dodos dans ce spectacle total qui mêle musique, cirque, théâtre, humour et frissons. Un quatre étoiles !


Marchin, les 23 et 24 /11 à 20h30, le 25 à 16h00 à Latitude 50. Dès 8 ans. Durée : 1h30. Info@latitude50.be ou 32 (0) 85 41 37 18