Ma mère, je vous écris cette lettre...» Les premiers mots de «Fabbrica» disent aussi sa forme: cette lettre, la dernière d'un homme qui, cinquante ans durant, a écrit chaque jour - sauf un. Une seule et longue lettre comme un rattrapage, le récit d'une vie ordinaire, donc unique, qui en a croisé tant d'autres, pareillement petites et singulières.Par ce vecteur - presque un classique de la construction littéraire -, Ascanio Celestini affirme cependant la particularité de sa démarche, mariant l'oral et l'écrit dans un rythme fou, vigoureux, une langue majestueuse dans sa simplicité.Né, selon sa méthode (cf. LLB du 12/1), de sa récolte de témoignages sur le monde du travail, auprès d'ouvriers, de repiqueuses de riz, de paysans, de mineurs, «Fabbrica» sert ces souvenirs plus qu'il ne s'en sert. «Les uns parlaient des événements politiques, les autres de leur propre vécu, plus intime et privé. Mais tous mêlaient leur histoire à celle du XXe siècle, explique Celestini. Certains remettaient de l'ordre dans leurs souvenirs, d'autres en inventaient de nouveaux. Mais leurs témoignages indiquaient toujours une des voies de la dramaturgie contemporaine: celle qui transforme la mémoire personnelle en histoire épique.»

Pour avoir découvert l'auteur lui-même en scène, si intense et modeste, on nourrissait une ombre de circonspection quant à voir son verbe et cette âme autrement portés. Pietro Pizzuti et Angelo Bison balaient le moindre doute, tant leur oeuvre commune rend justice à celle de Celestini. Jusqu'à la rythmique de la langue (où étrangement, tendrement, on retrouve chez le comédien des intonations du metteur en scène - tous deux d'ailleurs d'ascendance italienne), rendue avec fidélité par Kathleen Dulac, qui signe le texte français de cette création au Rideau. Jusqu'à la fusion de l'homme dans la parole, dans les histoires dont il est dépositaire et qu'il restitue.

Chanson de geste

Dans le théâtre d'Ascanio Celestini, note Pietro Pizzuti, «celui qui parle n'est ni l'acteur qui joue l'ouvrier ni le conteur, mais l'homme dont la parole est la raison d'être. (...) Pas de personnage à jouer pour dire la parole de ceux qui travaillent en silence et ne parlent que pour transmettre l'action. Rien que l'homme qui dit son passé pour fabriquer son avenir, ici et maintenant, au centre du monde.» Angelo Bison relève avec brio ce défi vertigineux, si lointain de la tradition théâtrale.Du corps, de la voix, par peu de jeu et une présence immense, il fait jaillir des images, des existences, l'histoire d'un pays, de ses petites gens, de ses grands remous. Des secrets, des regrets. La vie. Une lignée d'ouvriers, Fausto de père en fils, la belle Assunta au visage de Madone, la disgrâce, l'amour fou, la mort au bout, l'arrivée du fascisme, l'arrivisme des petits chefs, la survie obstinée du peuple.

Il y a de la chanson de geste dans ce spectacle aussi sobre qu'éblouissant - soutenu par la scénographie audacieuse d'Anne Guilleray, évocatrice sans contraindre l'esprit, monumentale mais pas écrasante, et les lumières subtiles de Julie Petit- Etienne. Il y a de la vibration dans l'air, de l'émotion dans la salle. Pas de représentation: du théâtre, pur, dur, soufflant.

Bruxelles, Rideau, Petit théâtre du PBA, jusqu'au 9 février (8 à 18 €). Tél. 02.507.83.61.Ascanio Celestini est également présent en personne au Festival de Liège, ce samedi 15 janvier, avec «Scemo di guerra». Infos: Webwww.festivaldeliege.be

© La Libre Belgique 2005