Que faire des crasses qui nous traversent ? Cette question, Dominique Roodthooft se la pose depuis longtemps, bien avant la pandémie, se sentant peu à peu telle "une éponge gonflée de tous les maux du monde".

Se saisissant de la métaphore de cet animal filtrant et de son pendant l’huître – celle-ci transformant en perle la crasse, là où l’éponge l’absorbe –, la dramaturge et metteuse en scène l’a soumise à plusieurs créatrices et créateurs : "À quoi fait-on attention, que choisit-on de garder, d’éliminer ou d’ignorer dans ce qui nous traverse ?" De quoi interroger et activer artistiquement cette notion de filtrage.

Chercher, ébaucher, avancer

Le résultat – en images, en sons, en mots – compose une installation, L'Éponge et l'Huître, qu’on parcourt avec pour guide/performeuse la comédienne Nora Dolmans. Balisant la visite (mesures sanitaires strictes incluses), celle-ci porte aussi la parole des artistes, chercheurs, philosophes qui ont pris part à l’aventure – en en reproduisant non seulement les mots mais le phrasé, l’intonation, l’accent, selon le principe d’enregistrement/reproduction instantanée déjà à l’œuvre dans le Thinker’s Corner du Corridor.

Ainsi évolue-t-on dans une partie des espaces de cette maison de création inscrite dans le passé ouvrier et industriel liégeois. Y sont exposés, commentés, offerts au regard et à la réflexion un ensemble d’objets dont la présentation s’inscrit dans le cadre de la Biennale de l’image possible (BIP). De l’œuvre plastique en soi au panneau explicatif constellé de QR codes, en passant par le mindmapping, chaque proposition s’assortit d’un chemin de pensée.

Crochet-Corail
"Crochet-Corail" © Le Corridor

Le jeune Collectif Corsaire s’est penché sur le cadavre de Pasolini, assassiné en 1975. "Les mondes que je n’ai pas connus, puis-je les regretter ? La rage de Pasolini, puis-je me l’approprier ?" L’actrice Mieke Verdin a imaginé un jeu de cartes modulables où "chercher, errer, faire des erreurs, embrasser les erreurs". L’actrice-autrice Inès Cassigneul s’est immergée dans une carte ancienne du Mississippi, dans son histoire et ses méandres, jusqu’à proposer une ébauche de conte. Le philosophe de la pédagogie Antoine Janvier a questionné les supposés "rebuts" de l’éducation pour "retourner la perspective et se débarrasser de la logique de l’impératif". Le créateur sonore Pierre Kissling a mixé une fiction inventée par sa fille, mettant en évidence le filtre naturel de l’imaginaire chez les jeunes enfants. Avec Crochet-Corail, la comédienne et dramaturge Isabelle Dumont a emboîté le pas aux sœurs australiennes Margaret et Christine Wertheim qui, par leur Crochet Coral Reef, figurent les coraux mis en grand danger par l'activité humaine.

Quelques exemples parmi bien d’autres propositions qui, chacune dans sa singularité, s’adressent à la singularité de chacun, à l’inquiétude universelle et intime des humains qui aspirent à entretenir avec le monde et leurs contemporains un rapport plus juste. Et à qui l’art, ô combien pluriel, offre ses chemins de justesse à travers une pensée en construction.

  • Liège, le Corridor, jusqu’au 25 octobre, à 18h30, samedi et dimanche aussi à 16h. Ou sur rendez-vous en dehors de ces heures. Gratuit, réservation indispensable : 04.227.77.92 lecorridor.be epongehuitre@gmail.com