Debussy disait: « Quand on n'a pas les moyens de se payer des voyages, il faut suppléer par l'imagination.» Ses sonates pour piano en sont un bel exemple. La danseuse et chorégraphe Lisbeth Gruwez les interprète avec, sur scène, l’excellente pianiste française (vivant à Bruxelles où elle enseigne) Claire Chevallier.

Le spectacle est bien un voyage visuel et musical, tout en finesse, à l’écart de toute illustration ou esbroufe, qui nous entraîne vers les seuls paysages du rêve.

Claire Chevallier joue sur un piano Erard datant de 1920. Elle a puisé dans deux recueils des sonates de Debussy. D’abord ses Estampes (1903) si délicates, comme inspirées par le minimalisme raffiné de l’Extrême-Orient, une « musique immatérielle ».

Lisbeth Gruwez s’est imposée en quelques spectacles comme une grande de la danse mondiale. La voir, c’est croiser un formidable magnétisme, "un projectile", disait Jan Fabre, "une boule de feu". Il lui avait offert le solo mémorable Quando l’uomo principale è una donna. Son solo Lisbeth Gruwez Dances Bob Dylan, fut aussi un grand succès.

Ici, pour la première fois elle se confronte à la musique classique et voyage en parallèle avec Debussy. Elle reprend l’idée de Debussy que « la musique est l’espace entre les notes ».

Chignon serré, pantalon noir, sa danse n’a à première vue plus rien d’une « boule de feu », tant le spectacle est

d’apparence minimal. Mais il ne faut pas s’y tromper. Si elle adopte les gestes amples, sensuels et aériens de la danse classique, elle y ajoute sans cesse des gestes très courts, de « combattante », tout en puissance. On reconnaît sa gestuelle unique, quand on a l’impression que tout son corps peut se désarticuler tout en gardant sa beauté et une fluidité parfaite. Chaque fois, elle puise loin au fond de nos émotions.

Le vent qui passe

Le décor minimal laisse aussi toute la place à l’imagination. Comme si on était à Kyoto, un carré couvert de feuilles d’or se déplace lentement, modifiant notre regard.

Le piano de Debussy, dansé par Lisbeth Gruwez, n’est plus l’instrument passionnel des romantiques, il nous fait entrer avec grâce dans des terres nouvelles.

Lisbeth Gruwez ajoute des moments de rupture quand elle s’allonge sur le sol, comme tremblante et se réveille en tension. Ou quand elle vient s’asseoir à côté de Claire Chevallier posant tendrement sa tête sur son épaule.

Claire Chevallier interprète aussi des sonates de la fin, comme Elegie, ultime composition de Debussy pour piano. Lisbeth Gruwez réapparaît alors en jupe-short doré pour un dernier voyage en poésie.

« N'écoute les conseils de personne, sinon du vent qui passe et nous raconte les histoires du monde», disait Debussy. « Tout y parlerait à l'âme en secret, sa douce langue natale », disait Baudelaire.

Ce spectacle tout en tension retenue, minimaliste et néanmoins gorgé d’émotion, était programmé cet été à Avignon. Il part cette fois en tournée.

Piano Works Debussy, au KVS, jusqu’au 10 octobre