Scènes

C’est un vaudeville et c’est un thriller. C’est une pièce en trois actes - début, milieu, fin. C’est un satané mystère. C’est une presque comédie musicale, par moments. C’est une narration somme toute classique pour un travail technique qui l’est beaucoup moins. C’est du polar psychologique. C’est kitsch et c’est trash. C’est un peu Loft Story et Big Brother à névrose land. C’est écrit au scalpel, tranché dans l’ordinaire, les habitudes sans relief, les solitudes juxtaposées, les certitudes boulonnées. C’est hanté, par la peur d’abord, par les objets aussi. C’est plombé, par le chagrin extraverti, par les inimitiés rancies, par les principes bien établis. C’est rafraîchi par des yeux qui pétillent. C’est sanglant. C’est le théâtre d’un lent effondrement, mais aussi d’une construction patiente, qu’a imaginé Anne-Cécile Vandalem pour cette coproduction du Théâtre de Namur, du Théâtre Vidy (Lausanne), du Théâtre les Tanneurs (Bruxelles) et de sa compagnie Das Fräulein.

Auteur et actrice, elle partage l’affiche avec Brigitte Dedry, Zoé Kovacs et Lara Persain pour former un quatuor étonnant, complémentaire, inquiétant. Sally B., dans le living de cet appartement qui apparaît au spectateur/voyeur derrière une large baie vitrée, organise la veillée funèbre de sa sœur jumelle, disparue dans des circonstances absurdes autant qu’étranges. Entre les sandwiches de rigueur et la peine sonore de Christiane, la mère ("elle pleure pour quatre, ça fait beaucoup"), entre les chansons tragiques et glamour de la pétulante Nicole, arrivée là depuis peu, et les vannes de Michèle, la tante qui de sa chaise roulante rue dans les conventions, s’esquisse une famille aux rapports tendus - pléonasme ou paroxysme ? - mais avant tout un groupe. C’est cette donnée, et la part qu’y prend ou pas l’individu, son isolement paradoxal, que questionne Anne-Cécile Vandalem dans "(Self) Service".

Peu à peu la veillée vire à l’enquête, avec soupçons tous azimuts, paranoïa galopante et bizarreries animistes. Car la maison est le cinquième personnage - voire le sixième en comptant la morte - de ce récit balisé de scènes chorégraphiées, saugrenues et très réussies. Soulignons ici la scénographie de Julia Kravtsova, les lumières et les ombres de Samuel Marchina, les costumes - désolants et si justes - signés Laurence Hermant.

Extrêmement visuel, le spectacle est aussi le fruit d’un subtil et rigoureux travail sur le son (Fred Morier) qui, outre la musique (composition, reliefs, arrangements épatants de Pierre Kissling), recèle l’une des clefs de l’intrigue, que nous tairons ici.

Quelques longueurs (évaluons la durée optimale du spectacle à, mettons, une heure trois quarts ) n’entament guère la noirceur farouche de cette comédie grinçante, de ce suspense claustrophobe où s’associent précision redoutable de la forme et trouble virulent du fond.

Namur, Grand Manège, jusqu’au 31 janvier à 20h30. Durée : 2h10 env. De 14 à 18 €. Tél. 081.226.026, web www.theatredenamur.be

Bruxelles, Théâtre les Tanneurs, du 10 au 21 février à 20h30 (festival Elles causent). Tél. 02.512.17.84, web www.lestanneurs.be

Tournai, Maison de la culture, les 5 et 6 mai à 20h30. Tél. 069.25.30.80, web www.maisonculturetournai.be