L’or clair qui semble émaner de la capitale languedocienne tient autant au doux soleil qui la baigne qu’à la couleur de la pierre qui la constitue. Fondé en 1981 par Georges Frêche, alors maire, et le chorégraphe Dominique Bagouet, et dirigé depuis 1983 par Jean-Paul Montanari, le festival Montpellier Danse n’a cessé de se tourner vers le tout proche bassin méditerranéen, tout en puisant sur les scènes françaises et internationales les talents qui s’y illustreraient, nourrissant le débat.

Une pièce comme "Vertical Influences", mariage du patinage et de la danse contemporaine par le collectif montréalais le Patin libre, a-t-elle sa place dans un tel festival ? C’était l’une des questions soulevées lors de la tribune des critiques "Échec et chef-d’œuvre", rendez-vous radiophonique quotidien sur Divergence FM. Si un tel festival a pour vocation d’ouvrir les regards, de faire sauter les verrous, d’élargir le champ de la perception, la réponse est oui.

Rebelles de la glisse

Proposé en deux parties, à la patinoire Vegapolis du complexe Odysseum, le spectacle est l’œuvre de cinq patineurs sportifs qui, lassés de cachetonner pour Disney on Ice, ont voulu explorer les terres de la création contemporaine. Voici donc un quintet de "rebelles de la glisse" forts de leur virtuosité autant que de leur curiosité - et de la particularité formidable de cette discipline qui permet de "se déplacer sans bouger".

Dans la première partie, vue des gradins, se révèlent la puissance des unissons, l’humour des décalages, une gestuelle certes sportive mais aussi cartoonesque, une prestesse, une fluidité - et leur tracé déjà sur la glace. Risque et rythme vont de pair sur la bande-son que signe Jasmin Boivin, l’un des cinq danseurs-patineurs. La vitesse coulée des rapprochements, le vertige des distances qui se creusent à toute allure, les perpétuels croisements de vocabulaire, du sport au contemporain en passant par le hip hop : le Patin libre use de ces ingrédients avec énergie, générosité et un joli sens de la dramaturgie (le collectif, qui signe sa propre chorégraphie, a fait appel pour ce pôle à Ruth Little).


La deuxième partie convoque le public au niveau même de la glace. L’odeur du gaz réfrigérant, la température bien sûr, les impressionnants bancs de brume se font palpables. Le bruit même des lames sur la glace devient souffle, dans ce spectacle sacrément abouti, qui évite toute caricature pour inventer son propre langage, lisible, accessible, mais sans concession. Jolie surprise.

Soleils noirs

Christian Rizzo a pris en janvier 2015 la succession de Mathilde Monnier à la tête du Centre chorégraphique national de Montpellier Languedoc-Roussillon, sis depuis 1997 dans l’ancien couvent des Ursulines, rebaptisé Agora cité internationale de la danse.

C’est dans l’écrin de l’Opéra Comédie que le styliste rockeur et chorégraphe (dont les Halles accueillaient en janvier dernier le solo "Sakınan Göze Çöp Batar") donnait la création du "Syndrome Ian" - ainsi nommé en référence au chanteur de Joy Division Ian Curtis. Un parfum d’années 80 flotte sur le plateau - qu’hélas on distingue mal du parterre à la pente trop faible - où Christian Rizzo, se remémorant sa première sortie en discothèque en 1979, installe une atmosphère de night-club : jeux de lumière, fumées, soleils noirs. Les neufs interprètes de la pièce, sans dupliquer la houle sur piste de danse, en traduisent à la fois la fièvre et l’abandon. On goûte au contraste des boucles électro et des basses lancinantes dans ce lieu, aux évolutions aussi du groupe et des individus, à leur dissolution dans la transe, à l’apparition d’étranges créatures poilues, jusqu’à un solo final, féminin, onirique.

© Marc Coudrais

Sensualité jamais ostentatoire

L’Agora, à ciel ouvert et sous le vent, sera le théâtre de "Sunny", nouvelle création d’Emanuel Gat. Le chorégraphe israélien, basé en France avec sa famille et sa compagnie depuis 2007, a travaillé ici avec le musicien et performeur Awir Leon. "Sunny" est le fruit, disent-ils, de deux processus croisés : la composition et la chorégraphie. Avec des "variations constantes à la fois du style (danse et musique) et de la façon dont les éléments s’articulent", expliquait Emanuel Gat quelques heures avant la création. "Chaque soir ça change : la pièce commence par dix minutes complètement créées live."

Awir Leon, ses machines et ses claviers sont sur le plateau, bientôt rejoints par un être masqué, totémique, sorte de divinité énigmatique qui ouvre la danse avant de s’éclipser. Dix danseurs disparates vont affirmer leur présence singulière, par paires ou grands ensembles. Sur le plateau nu, les lumières marquent des transitions à la fois fluides et radicales. "Entraîner le processus sur le plateau, rendre visible le mécanisme : c'est difficile à faire sans forcer, or quand on force ça se voit, ça ne fonctionne pas", indique le chorégraphe.

© Emanuel Gat

Entre les interprètes se nouent des lenteurs, se coulent des regards, prend corps une sensualité nonchalante, un peu sèche, très belle, très vivante, jamais ostentatoire, comme éclose d’un degré élevé et sans prétentions de la conscience du corps. D’une puissance qui jamais ne tombe dans la démonstration.

Festival Montpellier Danse, jusqu’au 9 juillet. Infos : www.montpellierdanse.com


"La Grenouille avait raison" ou le petit peuple de la mare

C’est au Printemps des Comédiens, autre festival montpelliérain concomitant de Montpellier Danse, que James Thierrée (qui aurait toutes les raisons de se lasser qu’on le définisse systématiquement comme le petit-fils de Charles Chaplin) présentait, avec sa Compagnie du Hanneton, “La Grenouille avait raison”.
Le titre à lui seul dit déjà l’univers du conte dans lequel l’artiste nous convie, avec sa part de mystère. “Je fais du théâtre, dit-il, pour ne pas avoir
à expliquer ce qui remue à l’intérieur, plutôt pour rôder autour.”
Nous voici entraînés dans un voyage, ou plutôt l’exploration d’un monde profus, où un escalier hélicoïdal et suspendu – délicieuse métaphore double de ce qui élève et qui creuse – voisine un bassin d’eau trouble. Où des êtres tantôt s’allient tantôt luttent pour leur survie.
Prenant part au jeu avec cinq complices tout en signant la scénographie et la musique originale, James Thierrée met sa silhouette souple, ses cheveux poivre et sel, ses membres déliés, au service d’un récit sans paroles et tout empli d’histoires, attachements, renoncements, rivalités. Surplombé par une structure hybride – entre les nymphéas impressionnistes et Matrix –, peuplé de surprenantes créatures, ce monde-là fourmille de métaphores, de signes, de sens et de sensibilité.


“La Grenouille avait raison”, au Théâtre de Namur du 21 septembre au 2 octobre. Infos & rés. : 081.226.026, www.theatredenamur.be



3 Questions à Jean-Jacques Goron

Délégué général de la Fondation BNP Paribas, mécène entre autres du festival Montpellier Danse, d’Emanuel Gat Danse, de la Compagnie du Hanneton.


Depuis plus de trente ans, la Fondation BNP Paribas soutient des projets culturels, dans des secteurs pas les plus grand public, sinon "de niche" : la danse, le cirque contemporain, le jazz. À quel moment du parcours intervenez-vous ?

On arrive à un moment où les artistes ont déjà émergé mais ont besoin d’être accompagnés afin notamment de pouvoir s’engager davantage sur l’artistique, développer leur projet. On agit sur la structuration - ce qui est un peu le métier de la banque -, sur l’incubation. Mais aussi sur les réseaux : notre mission est aussi de faire connaître les artistes, notamment auprès de nos collaborateurs, de nos clients.

Vous parlez d’accompagnement : comment s’organise-t-il ? En quoi se distingue-t-il du sponsoring ?

Lorsqu’une relation s’engage entre la Fondation BNPP et un artiste (notre équipe prospecte, voit beaucoup de choses ; nous avons aussi des réseaux externes, plus informels), nous signons une première convention de trois ans, qui la plupart du temps est reconduite au moins une fois. Notre intervention ne se résume pas à fournir un chèque : c’est une relation qui se noue, sur la durée, avec une prise de risque, et un vrai attachement qui ne s’arrête pas brusquement quand la convention prend fin.

Le mécénat d’entreprise peut-il provoquer des rencontres artistiques voire des créations ?

Ce qu’on peut apporter comme fondation, c’est d’ouvrir des portes entre des mondes qui ne se connaissent pas forcément, entre les arts et la recherche scientifique par exemple. Montrer que les cases ne sont pas étanches.