Distance, distanciation (exercice de diction !), sécurité : depuis quelques mois, ces mots sont partout, tels des spectres pour le monde culturel qui, malgré la progressive reprise des activités, n’a pas fini de souffrir de la crise sanitaire.

Xavier Lukomski et l’équipe de Mousson en ont pris leur parti au point d’intégrer ces données à la mise en scène de la pièce d’Anja Hilling. La dramaturge allemande – dont on avait découvert chez nous Tristesse animal noir monté par Georges Lini en 2016 – expose dans sa troisième pièce (Monsun, 2005) les destins croisés de personnages plongés dans le chaos.

Un enfant, Zippo, est mort, fauché par une Audi. Sa mère Paula (Agnès Guignard) condense sa sidération dans un sandwich au fromage. Son père Bruno (Jean-François Bourinet), scénariste de soap opéra, est renvoyé par la chaîne de télévision qui l’emploie.

En face il y a Coco (Anna Galy), boulangère, et sa future ex-compagne Mélanie (Katell Borvon), réalisatrice de documentaires – qui conduisait l’Audi, et va partir en reportage au Vietnam. Entre ces deux entités, Sibylle (Dominique Pattuelli), l’assistante de Bruno, tient le rôle kaléidoscopique de confidente et d’aiguillon, de poil à gratter et de courroie de transmission. 

Dominique Pattuelli, séduite par la pièce, a proposé à Xavier Lukomski de la mettre en scène. © Michèle Hubinon

Des histoires pour tenir debout

Quelles histoires se raconte-t-on pour tenir debout, pour rester en vie lorsque l’indicible s’est produit ? Voilà selon Dominique Pattuelli, à l’origine du projet, l’essence de Mousson.

Pour en rendre toutes les facettes, les plans multiples, les scènes diffractées, Xavier Lukomski a travaillé avec le créateur sonore Marc Doutrepont. La mise en scène et la scénographie distancées du premier – sur le plateau hachuré de lignes de démarcation jaunes et noires, en miroir de la salle du Poème 2 où un siège sur deux est condamné –se double d’un jeu de haute précision sur le son. Voix amplifiées sans excès, bruitages, profondeurs de champ et radio en guise de fil entre les divers lieux du récit. 

Narration, sons et didascalies passent par la voix, la présence et les interventions de Bruno Borsu. © Michèle Hubinon

À la fois DJ, narrateur un brin narquois et détenteur du schéma théâtral, didascalies comprises, Bruno Borsu jongle avec ce matériau aussi simplement exposé qu’il est utilisé avec finesse.

Au-delà des mots

"Mon processus d’écriture est une lutte avec la forme, pour atteindre – au mieux possible – les limites du langage… Un mot ne peut jamais exprimer toute la vérité ; une phrase dite par quelqu’un à quelqu’un d’autre n’existe jamais seule : elle cache toujours toute une vision du monde, avec ses espoirs et sa tristesse", note Anja Hilling.

Le Théâtre des 2 Eaux rend sobrement justice à la vision de l’autrice et parvient, dans cette création en français de Mousson, à faire entendre "le grincement du monde quand il tourne encore".

  • Bruxelles, Poème 2, jusqu’au 20 septembre (du mercredi au samedi à 20h, dimanche à 16h). De 9 à 15 €. Infos, rés. : 02.538.63.58 – www.theatrepoeme.be