Une belle journée s’annonce, ensoleillée, lumineuse, pleine de promesses, comme peut l’être un matin de fête. Mrs Dalloway s’apprête à sortir chercher des fleurs pour décorer les tables et sa maison avant l’arrivée des invités. Elle se réjouit à la perspective de la réception qu’elle organise chez elle, le soir même.

Une journée entière, en ce lendemain de Première Guerre mondiale, à Londres, pour apprendre à sa fille l’art du pli de la serviette, l’essentiel de l’accessoire, sans lequel la vie serait tellement triste; l’art, en quelque sorte, de la théâtralité. Celui que maîtrise aussi le Teatro Español, comme il vient encore de le prouver dans son adaptation de Mrs Dalloway de Virginia Woolf (1925), dans une remarquable mise en scène de Carme Portaceli, avec Michael De Cock à la dramaturgie.

Les discrètes aiguilles du temps

Sur le plateau, tous les indices des actes à venir, des tables partiellement dressées, des chaises alignées en arrière-scène, derrière un rideau de larmes, quelques roses et une batterie. Le tout rythmé par les discrètes aiguilles du temps, le Big Ben qui orchestre la vie londonienne.

Dans le rôle-titre, Blanca Portillo – que l’on a pu voir dans Volver de Pedro Almodovar – usera de tout son talent pour incarner, avec présence, mais sans emphase, féminité et fragilité dominée, l’archétype de la femme bourgeoise du début du XXe siècle. 

© Sergio Parra

Tantôt Clarissa, tantôt Mrs Dalloway, elle sera entourée, pour revisiter sa vie non vécue et sa rupture avec son amour de jeunesse, Peter Walsh, d’une brochette de comédiens, tous dotés d’une vraie personnalité et d’une belle physicalité. Des artistes d’une réelle justesse qui habitent le plateau, tour à tour ou tous ensemble, pour un flot de paroles et souvenirs ponctué çà et là de chants et de musiques. 

Remarquable et complexe mise en abyme

Après l’adaptation au cinéma en 2002 par Stephen Daldry du roman The Hours de Michael Cunningham (Prix Pulitzer en 1999), qui réunissait Meryl Streep, Nicole Kidman et Julianne Moore, voici donc le théâtre madrilène qui s’empare du roman culte de Virginia Woolf. Un récit qui s’ouvre sur la vanité des choses pour creuser peu à peu leur sens caché. Une remarquable et complexe mise en abyme de trois générations de femmes, qui commencerait comme un comédie légère et finirait en tragédie, avec le suicide dans la rivière de l’écrivaine, à qui la folie a choisi de ne plus laisser de répit. 

© Sergio Parra

Si cette adaptation du Teatro Español, coproduite par le KVS, surtitrée en français et néerlandais, semblera trop littéraire à qui découvre l’œuvre en même temps que la pièce, elle réjouira, en revanche, les amoureux de ce Madame Bovary de veine britannique, dont chaque lecture ajoute à la compréhension, au point de rêver d’y retourner toujours.

  • Encore ce soir à 20h au KVS, Bruxelles. Infos: www.kvs.be