Même les Bonimenteurs n’y croyaient plus. Et pourtant, malgré le covid, malgré «Frankie» et malgré le ciel menaçant, ils sont bel et bien là, en chair et en os. Une expression qui reprend soudain tout son sens, celui du réel peuplé d’imaginaire. Le public est lui aussi au rendez-vous.

Sage, disséminé, parqué derrière des barrières Nadar, masqué, mais heureux de reprendre possession de la ville pour autre chose que du shopping. Le lèche-vitrines sera artistique ou ne sera pas. Et Namur en mai, fut-ce en formule minimaliste, avec une trentaine de spectacles et 4000 spectateurs contre 200 000 lors des éditions précédentes, celles du «monde d’avant», ouvre le feu de la saison artistique, des festivals en plein air et d’une respiration nouvelle.

Pour preuve, ces badauds, ces spectateurs, ces familles qui font le plein des spectacles et de terrasses, quatre jours durant, après, en guise de lancement, mercredi 12 mai, un spectacle de cirque test-covid aérien et clownesque, To be queen de la Cie Lady Cocktail, qui a réuni 500 personnes.

Ambiance bon enfant

Certes, ce n’est pas la foule d’antan. Un plan intempéries doit être mis sur pied. La Blanche de Namur, les rires ou les larmes ne coulent pas encore à flots. On ne se bouscule pas à l’entrée des spectacles, l’enthousiasme, endolori par un trop long sommeil culturel, tarde à s’exprimer mais l’ambiance est bon enfant et le public réellement heureux d’être là, pour se nourrir enfin autrement que par écrans interposés.

Grâce, par exemple, aux Bonimenteurs, compagnie namuroise et phare depuis toujours de l’événement. Initialement, Les lecteurs publics devait aussi accueillir les spectateurs dans leur caravane tapissée de manuscrits pour quelques lectures intimes.

La caravane est toujours là, ouverte à tous vents, mais uniquement en guise de décor, sur le seuil de la cathédrale Saint-Aubain où le profane chatouillera à nouveau le sacré, surtout lorsque les cloches sonneront à l’unisson pendant dix longues minutes.

Les artistes, méconnaissables, avec leur barbe et cheveux de confinement, trace palpable du temps retiré, restent donc au dehors pour leurs boniments. Et n’en réjouissent pas moins le public qui se prêtera volontiers au jeu du quiz poétique après avoir écouté des vers reconnaissables, des histoires vraies telle cette Table pour deux réécrite par Paul Auster, des promesses politiques non tenues ou d’angoissantes prédictions venues d’un célèbre roman d’anticipation dystopique. Sans oublier de réjouir les enfants au passage avec des extraits des Vacances, toujours aussi rocambolesques, du Petit Nicolas.

De quoi rejoindre en souriant la Place d’Armes pour y suivre les aventures de Piccolo & Giganti, deux clowns de tailles, comme leur nom l’indique, diamétralement opposées, et leur Cochon Cochon qui a perdu un troisième lardon en route. A moins d’opter pour le grand point d’interrogation de la Cie Smart Hands, gentiment burlesque, dans un spectacle pluridisciplinaire qui entremêle cirque, théâtre d’objet et théâtre physique. Pour mieux raconter le quotidien venu embrigader un clown et un jongleur pris dans leur routine quotidienne de part et d’autre d’une frontière plus psychique que physique.

Le clou du spectacle

D’autres encore se laisseront emporter par ConnexiO de la Cie Carré Curieux, une valeur sûre en cirque contemporain, grâce à cette fable contemporaine et humaine qui met en scène Vladimir Couprie et son loup Alba aussi complices que curieux pour explorer la relation entre hommes et canidés.

Mais le clou du spectacle, au propre – il est mis en vente pour 40 euros à la fin de la prestation – comme au figuré, sera sans doute le numéro de cirque déconcertant de Circus Marcel, une compagnie de référence en Flandre qui réunit le musicien Emerson Lescot, le forgeron et acrobate Joppe Wouters, les trapézistes Lucie Lepoivre et Chloé Vancompernolle. Soit, un quatuor improbable qui, dans une ambiance foutraque, monte son cadre aérien sous nos yeux, porté par la musique live dans une caravane d’acier aux multiples fonctions. Le bricoleur, le rockeur et leurs deux complices plutôt déjantées, avec leurs lunettes fluo et jambières de cuir lacées à l’ancienne, s’en donnent à cœur joie avant de s’envoyer en l’air pour quelques figures de trapèze de haut vol ou pour un dernier tour de piste en roue de la mort. De quoi s’assurer une ascension rock et folk en diable. Et surtout l’adhésion du public enfin retrouvé.