Confrontation des logiques, témoignage théâtralisé, ouverture à l'autre : le théâtre existe aussi pour effacer les frontières géographiques et psychologiques. Entre fiction et récit autobiographique, c'est sa propre histoire que vient nous raconter en filigranes Nathan Damna dans "Murs Murs", du Théâtre Maât, un duo avec Jennifer El Gammal dans le rôle d'Alexia, cette jeune photographe européenne qui vient préparer une exposition, "Visages d'Afrique". "Pourquoi pas Gueule d'Africain ?" lui répond tout de go Nathan alias Alpha. Avant de raconter son parcours, les dangers qu'il a rencontrés, la traversée du Niger jusqu'aux portes du Sahara, son meilleur ami brûlé vif, les murs qu'il a dû franchir alors que les parents d'Alexia dansaient lors de la chute de celui de Berlin. Une pièce porteuse d'espoir, réaliste sans être misérabiliste, intéressante pour son contenu principalement avec une belle alternance entre les échanges de mails et les monologues d'Alpha joignable sur Facebook, sa seule adresse.

A 19 ans, Nathan a dû quitter le Cameroun. Lors de son arrivée en Belgique, il a participé aux ateliers du Théâtre Maât qui au bout d'un an a décidé de monter "Murs Murs" et qui souhaite engager Nathan. Pour l'heure, sa demande d'asile a été refusée par le CGRA (Commissariat général des réfugiés et apatrides). Il a introduit un recours et nous raconte son parcours.

"Au Cameroun, je vivais avec mon père musulman et ma mère, catholique. J'étais scolarisé mais, à 16 ans, j'ai voulu quitter la maison familiale pour vivre avec des amis car mes parents m'interdisaient de jouer au football."

Pendant les vacances, Nathan vendait des timbres fiscaux à la mairie de Douala. Il travaillait le jour pour étudier le soir. En 2012, il a découvert un trafic de faux timbres fiscaux et a porté plainte auprès des autorités. C'est alors que les ennuis ont commencé dans un pays où il pouvait vivre dans une paix relative. Il a été recherché et son petit frère menacé de manière très violente. Son meilleur ami, comme il le raconte dans le spectacle, a été brûlé vif. Sa famille étant en danger, il est parti, à la demande de sa mère, pour le nord du Cameroun.

Des mains tendues, puis du recul

"Là, j'ai rencontré mon père qui m'a demandé si je pouvais aller à Yola, ville frontalière entre le Cameroun et le Nigeria. De Yola, je suis parti en Algérie puis au Maroc. J'ai été pris dans un piège de trafic humain. Les douaniers invoquaient des coups de feu dans la ville pour nous empêcher d'entrer dans la ville. J'ai été plusieurs fois abandonné au milieu de nulle part, en plein désert. Les passeurs me prenaient tout mon argent. J'ai multiplié les petits boulots pour les payer. Je suis arrivé dans un camp de réfugiés au Maroc puis j'ai franchi les grilles de Melilla pour me retrouver dans l'enclave espagnole."

Le périple de Nathan ne s'arrête pas là. Il sera envoyé à Paris en bus, puis à Lille, sans abri, sans argent. Des policiers lui conseillent de se rendre à Bruxelles. Il prend le train et se fait contrôler. D'autres passagers lui payent son billet. A la gare du Midi, un passant lui prête son portable. Un parcours semé d'embûches au cours duquel il aura malgré tout rencontré plusieurs mains tendues. Jusqu'à celles du Théâtre Maât.

© Valérie Burton / Province de Liège

A l'heure où nous le rencontrons, il vient de jouer la première de "Murs Murs" aux Rencontres théâtre jeune public.

Un exercice difficile car il a envie d'oublier son passé. "Je ne réalise pas bien ce qui se passe. Quand je revois toutes ces images, c'est dur de jouer mais la discussion que j'ai eue voici deux semaines avec Hadi El Gammal, l'auteur du spectacle, m'a permis de prendre du recul."


J'y pense et puis j'oublie...

Alain Moreau, lui, ne veut rien oublier. Et cherche au contraire à réveiller les consciences, pousser un cri de colère, dans "J'y pense et puis j'oublie...". Un spectacle inventif et surprenant qui nous mène là où on ne s'y attend pas et dont l'artiste a déjà créé plusieurs versions qu'il estimait trop frontales.

Dans ce camion de déménagement où le spectateur est emmené pas à pas loin des sentiers battus et des salles de théâtre, nous attendent deux amis, des marionnettes à taille humaine, pleines de vie, d'allure bonhomme et expressive, comme en crée souvent le Tof.

Une fête d'anniversaire, fanions et chapeaux pointus à l'appui se prépare.Mais l'invité surprise ne sera pas celui qu'on croit. Et chacun interprétera à sa façon l'issue du drame interactif, sans paroles et chargé de symboles, qui se joue sous nos yeux. Une mise en scène inventive et un propos intéressant mais qui n'atteint complètement pas sa cible en raison d'une certaine confusion contrairement aux autres spectacle du Tof, grand théâtre de marionnettes, qui brille souvent par sa minutie. Un spectacle auquel, malgré cette réserve, on pensera sans l'oublier.


Toute la dignité de "Monsieur"

Après avoir dormi sur un tas de livres qui le réchauffe, "Monsieur", authentique Luc Brumagne, joue les premiers accords des Suites pour violoncelle de Bach avant de laisser les Variations Goldberg de Glenn Gould l'encourager à commencer sa journée. Dos au public, il se fait un brin de toilette dans le miroir de son armoire à pharmacie. Rituel d'un quotidien sacralisé dans cette mise en scène de Claire Vienne. Puis déjeune d'une tartine et d'un bol de café pendant qu'à la radio, l'on disserte sur Aristote, le bonheur, sa souveraineté, l'argent qui peut être un but de travail, etc. Les mots s'emballent, les concepts se bousculent, l'orateur s'enflamme... 

© Gilles Destexhe / Province de Liège

Monsieur n'y comprend plus rien et coupe le poste d'un geste brusque. Il classe ensuite quelques souvenirs dans un grand cahier posé au dessus d'une veille armoire de fer cadenassée. Puis quitte son drôle d'accoutrement, débardeur sur pantalon trop large et bottillons fourrés, pour endosser son costume de velours rouge de scène. Enfin, de scène... Un grande surface, en réalité, ou quelque autre lieu commercial. 

Monsieur, artiste sur la touche, la tristesse accrochée au fond des yeux et le désespoir caché dans le pli du sourire, vend du rêve et des paillettes dans un supermarché sur fond de musiques ringardes...Tranche de survie délicate du Théâtre de la Communauté, sans paroles mais pleine de sens et d'humanité venue rappeler que la dignité est avant tout une question d'attitude.