Créé à Séoul l'été dernier (on y était !), présenté ces jours-ci aux Tanneurs à Bruxelles puis au Théâtre de Liège, le nouveau spectacle d'Ayelen Parolin est empli de mystères captivants, d’ambiguïté et d’audace. Critique.

Depuis une dizaine d’années, Ayelen Parolin se fait une place singulière et respectée dans le paysage de la danse contemporaine, avec un travail cohérent dans son éclectisme, irrigué par la rigueur autant que par la curiosité.

Du Théâtre de Liège et de la Compagnie nationale coréenne de danse contemporaine vint ce défi : réactiver le passionnant matériel chorégraphique d’"Hérétiques" (2014) avec quatre danseurs de la KNCDC et en le confrontant à la très vive tradition chamanique coréenne. L’expérience allait se révéler complexe et passionnante, et donner naissance à une chimie aussi précise qu’explosive, intégrant dans la forme le processus lui-même : ce choc des cultures.

Là où le duo d’"Hérétiques" formait une entité insécable, les quatre danseurs de "Nativos" - Jae Young Park, Jong Kyung Lim, Yong Sean Liu, Yong Seung Choi - habitent la pièce de leurs identités distinctes, les déployant à la façon de personnages, jusqu’à l’absurde parfois.

La rencontre s’opère aussi dans la coexistence - et parfois la rude opposition - du piano percussif de Lea Petra et des percussions traditionnelles et du chant de Yeo Seong Ryong, qui ouvre le spectacle par une sorte de psalmodie de bienvenue adressée à chacun des danseurs immobiles.

L’unisson et le chaos

Malaxer les clichés, la bousculer, les déformer, s’en jouer fait partie de l’univers créatif d’Ayelen Parolin. La chorégraphe y mêle ici un questionnement identitaire, une relecture des rituels chamaniques, une nouvelle exploration des rives de la transe, entre sauvagerie incontrôlée et précision millimétrée.

"Nativos" oscille ainsi entre lutte, séduction, ambiguïté, attraction, répulsion, tension. Grimaces et tremblements. Puissance et épuisement. La musique enfle, devient matière. Un unisson se construit, se poursuit dans le silence, se mue en chaos incantatoire. C’est troublant, galvanisant, parfois drôle, subtilement inconfortable dans le va-et-vient entre la géométrie qui rassure et l’extrême qui destabilise.


Depuis sa création à Séoul, "Nativos" a été joué à Rennes (F), Bruges, Engis et Modène (I).

Bruxelles, les Tanneurs, les 2 et 3 décembre, à 20h30. Durée : 1h. De 5 à 12 €. Infos & rés. : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be

Liège, Théâtre (salle de l’Œil vert), du 6 au 8 décembre, à 20h (mercredi à 19h). De 8 à 22 €. Infos & rés. : 04.342.00.00, www.theatredeliege.be

© Mok Jinwoo


Le voyage intérieur d'Ayelen Parolin, chorégraphe en recherche

C’était le 15 juillet. Au Jayu Theater, l’un des espaces du Seoul Arts Center - gigantesque complexe culturel surplombant Gangnam, le quartier le plus récent et cosmopolite de la capitale sud-coréenne -, on découvrait l’aboutissement d’une singulière aventure, dont les bases avaient été posées deux ans auparavant.

© M.Ba.

Sur la soixantaine d’universités que compte Séoul, "chacune a une section danse", souligne Pierre Thys, conseiller à la programmation danse du Théâtre de Liège. Riche terrain à défricher, dont il revint avec une ample matière, qui deviendrait le focus du festival Pays de danses en 2014, accueillant 50 artistes sud-coréens : chorégraphes, danseurs, plasticiens.

En parallèle, Ayelen Parolin créait de son côté "Hérétiques", pièce pour deux danseurs et une pianiste. A travers une écriture méthodique et complexe, la chorégraphe y questionnait la contrainte et l’endurance, jusqu’à l’extrême des possibles physiques, révélant alors, paradoxalement, à la fois plus d’abstraction et plus d’humanité.

Résidence et coproduction

Des liens s’étant tissés entre la Korean National Contemporary Dance Company (KNCDC) et le Théâtre de Liège, qui par ailleurs a résolu de développer ses productions en danse ainsi que les résidences artistiques et chorégraphiques, la suite était en germe. Dans le cadre de sa résidence de création au Théâtre de Liège en 2016 et 2017, Ayelen Parolin développerait donc une pièce en coproduction avec la KNCDC.

Une pièce où démêler un fil dont l’artiste explore les nœuds depuis toujours. Née à Buenos Aires, vivant et travaillant à Bruxelles, Ayelen a été interprète notamment pour Mathilde Monnier, Mossoux-Bonté, Mauro Paccagnella, Louise Vanneste. Elle-même créatrice, elle a débuté en 2004 avec "25.06.76", solo autobiographique qu’elle met à jour à chaque nouvelle reprise (son portrait, ci-dessous, est tiré d'une représentation de cette performance). Au gré de ses chorégraphies, elle sonde obstinément le binôme nature/culture, l’humain et sa part animale.

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Le chamanisme, mystère et clef

Le chamanisme l’a toujours intriguée, "avec ses animaux de pouvoir comme des anges gardiens qui apparaissent en rêve". En pleine introspection, elle pensait rêver d’un grand fauve, et c’est… "Hello Kitty qui est arrivée dans mon rêve", raconte-t-elle volontiers. "Il y a toujours chez moi ce contraste entre l’ambition et la réalité."

"Je pense que je suis un peu chamane, confie d'ailleurs la chorégraphe, à qui ses parents, dans l'Argentine de 1976, ont donné un prénom mapuche, et qui a longtemps rêvé de séjourner dans une tribu indienne. J'ai mes rituels et j'y crois. Je nettoie l'espace, les gens."

Or, le chamanisme, en Corée, même s’il demeure plutôt mystérieux aux yeux du profane, fait pleinement partie du quotidien. "Ce n’est pas tant une religion qu’une culture, une pratique", explique Aesoon Ahn, directrice artistique de la KNCDC. "Dans la culture extrême-orientale, passé, présent et futur sont alignés, liés, réunis, et pas trois entités distinctes comme en Occident."

© Mok Jinwoo

Le chamanisme, dit Ayelen, "me donnait les clefs pour travailler sur les deux langages": celui hérité d’"Hérétiques" (dont un des danseurs, Marc Iglesias, a assisté la chorégraphe pour la création de "Nativos") et celui qu’elle découvrait dans la pratique des quatre danseurs de la KNCDC. "Ils sont soit plus dans la technique, soit plus dans une boulimie de mouvement. Or, moi je cherche des choses qui sont au bord", confie Ayelen, sans cacher la difficulté de cette quête. 

Et reconnaissant avoir "beaucoup grandi avec ce projet" qui l’a tenue à distance - ô combien ! - de ses habitudes. "Pour comprendre l’autre, il faut s’autoriser à s’en moquer, de la même façon dont tu te moques de toi-même face à l’autre. L’autodérision est une manière de casser les barrières."

Lea Petra, complice en création

Lea Petra semble s’y connaître, en barrières cassées. Pour la pianiste et compositrice (qu'on aperçoit derrière les danseurs sur la photo ci-dessous), "la musique n’est jamais une ligne droite" ni ne doit être décorative. "Elle doit se construire, évoluer, naître et mourir en même temps que la chorégraphie."

Elle-même, ayant collaboré ici avec le chanteur et percussionniste Yeo Seongryong, relève la culture du travail à l’extrême, "comme pour ne pas se tromper, or l’erreur est quelque chose qui nous appartient"… Le point de vue de Lea rejoint là celui d’Ayelen pour qui "il faut essayer de retourner l’empathie et l’exotisme (présents de toute manière) pour trouver un endroit plus poreux que ça". Une recherche dont on goûte les fruits.

© Mok Jinwoo


À venir: "Autóctonos" (titre provisoire)

C’est en mai 2017 que verra le jour la prochaine création d’Ayelen Parolin. Avec "Autóctonos" (titre provisoire) - pour lequel elle cite Julia Kristeva -, il est toujours question, dit la chorégraphe, "de notre société de l’endurance, de la rentabilité, de la productivité. Cependant, il ne s’agit plus cette fois de toucher à sa puissance, mais de creuser dans sa défaillance, son effondrement, son impossibilité communautaire."

Les héros d’"Hérétiques" laissent place aux "simples" humains, "conscients de leurs propres contradictions, de leurs propres étrangetés", note-t-elle. "J’aimerais tenter la poésie et l’action, le brut et le subtil, la violence et l’ordre, et tenter une communauté, ne fût-ce qu’hypothétique…"

Avec toujours la pianiste Lea Petra, et cette fois cinq danseurs, "Autóctonos" est annoncé aux Tanneurs, à Bruxelles, du 23 au 27 mai - dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts. Avant le festival Montpellier Danse 2017.