Noël ou Noëlle au théâtre? (vidéo)

Laurence Bertels Publié le - Mis à jour le

Scènes

C'est la rentrée. Grosse agitation dans l'école. Chacun arrive en courant et tente de prendre sa place en classe. « Non, là, c'est la rangée des garçons» ... Nous y voilà! Les élèves sont très excités. Lors de fouilles pendant les vacances, des archéologues ont trouvé des défenses de mammouth. En conséquence, le bois d’au-bout est condamné par un ruban de chantier. Interdiction de passer au dessus de la palissade. La tentation est pourtant grande. Mais il ne faut pas salir la nouvelle robe achetée pour la rentrée. 

« Eh, je vois ta culotte!» , crie un garçon.

De retour chez lui, un élève raconte à ses parents que chez les mammouths, c'était les femmes qui conduisaient le troupeau. « N'importe quoi! » ricane le père qui n'ose imaginer suivre maman sur la route puisqu'elle n'a aucun sens de l'orientation. « Et ne parlons pas du bricolage!»  Le lendemain, à l'école, un petit garçon plus trouillard se fait traiter de zézette.

En classe, les règles de grammaire dictent leurs lois

« C'est comme cela, répond le professeur , le masculin l'emporte sur le féminin».

La question du genre

Tous les clichés se succèdent pour mener peu à peu des questions bien plus subtiles à travers cette classe d'enfants, incarnés par des marionnettes de mousse, manipulées par des comédiens qui donnent à merveille voix aux enfants. Il est vrai qu'en la matière, le Théâtre des 4 mains ( La Guerre des buissons ) a du métier. Et la répétition que nous avons pu suivre à quelques jours de la série de représentations, scolaires et tout public, prévues à l'Atelier 210, dans le cadre de l'opération Noël au Théâtre est de bon augure. Nouvelle création de cette compagnie renommée, La Classe des mammouths s'inscrit dans le sillage du mouvement #MeToo, qui n'a pas fini de faire des vagues, et pose la question du genre.

'Comment celle-ci est-elle perçue dans la cour de récré?'  se sont demandé Marie-Noëlle Hébrant et Maud Lefebvre, qui ont participé au spectacle King Kong Théorie, au Théâtre Jardin Passion, d'après le manifeste féministe de Virgine Despentes qui va au-delà de la femelle et du mâle, à la charnière, entre l'homme et l'animal...

Dans la foulée de ce spectacle, qui a suscité tant de réactions, les deux comédiennes ont voulu aller à la rencontre des élèves dans les écoles. Elle ont parlé de leur projet au Théâtre des 4 Mains qui a embrayé immédiatement, d'autant que Benoît de Leu s'intéressait de près à la préhistoire et à sa société matriarcale, au sein de laquelle les femmes préhistoriques, celles dont on ne parle jamais, effectuaient les mêmes tâches que les hommes. Grâce aux dessins animés de Rocio Alvarez, projetés sur des palissades en bois, les deux histoires évoluent en parallèle puis s'entrecroisent. Avant de basculer dans le fantastique. 

Un matin, un garçon se réveille en fille et réalise à quel point on le traite différemment, et ce de manière tout à fait inconsciente.

Sur le terrain

Pour l'écriture de cette création collective, un mode souvent exploré en théâtre jeune public, les comédiennes sont allées à la rencontre d'élèves dans des écoles de Bruxelles et de Wallonie afin de voir si, comme elles le pensaient, les clichés y ont encore droit de cité. À première vue, pas du tout. Le discours sur l'égalité semble bel et bien intégré. Pour s'en assurer, et surtout parce qu'elles l'avaient prévu, les comédiennes ont ensuite animé des ateliers où les garçons, par exemple, se mettaient dans la peau des filles, et inversement. C'est là qu'elles ont, en même temps que les enfants, réalisé à quel point le sexisme avait encore de beaux jours devant lui.

« On le transmet malgré nous. On a rencontré des profils très différents. Certains garçons, par exemple, aimaient beaucoup porter des robes à paillettes pendant les ateliers. Mais le fait qu'un garçon soit attiré par quelque chose de féminin passe plus difficilement que lorsqu'une fille se comporte comme un garçon. En maternelle, les enfants acceptent encore volontiers de jouer indifféremment à la poupée ou aux voitures, mais dès la première primaire, il en va tout autrement. Ce sont surtout les garçons qui refusent d'inverser les rôles. À partir d'un certain âge, six ou sept ans toujours, il s ne veulent plus donner la main à quelqu'un de l'autre genre. Mais lorsqu'on leur demande s'ils agiraient de la même manière envers un noir, ils s'offusquent et déclarent : Ah non, ça ce serait du racisme ! »

  • "La Classe des mammouths", à l'Atelier 210, Bruxelles, du 17 au 29 décembre. Dès 7 ans. Infos & rés.: 02.732.25.98,   www.atelier210  


"Les Carnets de Peter" également très attendus à Noël au théâtre

© D.R

Chaque création du Tilleul est attendue avec impatience et curiosité. Proche de l'enfance et de la littérature, la compagnie, spécialisée en théâtre d'ombres, est connue pour soigner ses créations jusque dans les moindres détails. Sur le feu depuis plusieurs années, Les Carnets de Peter , inspiré par l’œuvre et la vie de Peter Neumeyer, auteur des Histoires de Donald illustrées par Edward Gorey, ne devraient pas faillir à la tradition. 

Le somptueux décor laisse déjà rêveur et la musique aura elle aussi toute sa place dans ce récit qui parle de résilience et qui fut nourri de l'incroyable rencontre entre Carine Ermans (cofondatrice du Théâtre du Tilleul) et Peter Neumeyer. Après de longs échanges épistolaires, la metteuqe en scène a fini par traverser l'Atlantique pour aller rencontrer ce « vieux monsieur» auquel la littérature jeunesse doit tant. Là-bas, il se confie sur son enfance, l’Allemagne et ses grands-parents, la montée du nazisme, son arrivée aux États-Unis…

«Le petit Peter se retrouve avec des parents qu’il connaît à peine et qui le placent... en orphelinat, dans une ferme à la campagne dont il garde un souvenir magnifique ! Il y est arrivé en culottes courtes et faisait ses prières en latin ! Après l’orphelinat, l’enfant rejoint ses parents. C’est la période la plus dure de sa vie car personne ne s’occupe de lui. Sa mère était distante, contrairement à celle de ses histoires. En 1941, il apprend le suicide de ses grands-parents. À 16 ans, il quitte la maison, étudie la littérature, lui pour qui les bibliothèques auront été des lieux de refuge durant toute son enfance. Voilà ce que j’ai envie de raconter en arrière-plan des aventures de Donald, son petit héros... » nous confiait Carine Ermans pendant la création.

Pour célébrer l'événement, Peter Neumeyer sera présent le 5 janvier. Il dédicacera avec Pascal Lemaître l'album Dick le Lambin, Dick l'éclair paru chez Pastel, pour l'occasion.

Il y aura aussi, en extra, la Bibliothèque rêvée de Peter qui comprendra les œuvres complètes, et bien plus encore, de Peter Neumeyer. On nous promet de nombreux inédits. Plus qu'une bibliothèque, il s’agit d'un véritable concept de Carine Ermans et Sylvain Geoffrey dans une scénographie de Pierre-François Limbosch. À La Balsamine, le petit Donald se promènera dans un monde de tirages photographiques bleus, de papier calque, d'ombres, de pastels, d'encre de Chine, de fusains et de rêve.

  • Bruxelles, Balsamine, du 27 décembre au 6 janvier. Dès 7 ans. Infos & rés.: 02.735.64.68,  www.balsamine.be  


"10:10" de la Compagnie Nyash

© Nicolas Bomal

Noël au théâtre, c'est aussi Noël à la danse. Raison pour laquelle il ne faudra pas manquer 10:10 comme l'heure de la récré, celle où la cour appartient aux enfants. Et aux danseurs de la compagnie Nyash qui, avec cette pièce, explore une nouvelle tranche d’enfance. Un plateau quasi nu. Un percussionniste en toile de fond, un cadre délimité par du sable au sol, comme l’enceinte de l’école ou celle du bac à sable. Des chuchotements se font entendre. Les premières notes résonnent, douces, graves, profondes. Puis de plus en plus sonores, percutantes. "1,2,3 go" . Les relations, les asymétries, l’anarchie relative s’inscrivent dans cet espace-temps hors cadre où tous les coups sont presque permis. Notes d’humour, froissement de papier de bonbon non partagé, chatouillis, souplesse, hyperlaxité et tonicité, la nouvelle chorégraphie maîtrisée de Caroline Cornélis, qui réalise également des interventions non prévues à l’école, avec l’arrivée inattendue des trois artistes en pleine cour de récré, emporte et sourit aux enfants.

  • Bruxelles, Centre culturel Jacques Franck, le 28 décembre à 11h et 16h. Dès 6 ans. Infos & rés.: 02.538.90.20, www.lejacquesfranck.be  


"La Femme à barbe" par le Théâtre des Chardons

© Nicolas Bomal

Tragique, théâtrale, musicale presque dans sa manière de poser la voix qui emprunte la figure clownesque pour donner forme particulière à son récit avec la précision d'une partition, Delphine Veggiotti livre ici une remarquable performance. Douce et autoritaire, sensible et colérique, Frida, femme à barbe, en a assez d'être une bête de foire.

Derrière son physique ingrat se cache une actrice talentueuse qui n'a plus qu'une idée en tête, transmettre les textes des plus grands. Pour briller, elle en appelle à son acolyte, timide et naïf Adam, un Nicolas Laine tout en mezzo dont le jeu répond parfaitement à celui de Delphine Veggiotti. Finira bien sûr par arriver la célèbre scène du balcon et toutes les arrières-pensées de Frida qui voudrait tant que son partenaire se montre un peu plus soupirant.

  • Bruxelles, Pierre de Lune, à l'Orangerie du Botanique, le 28 décembre à 14h et 18h. Dès 10 ans. Infos & rés.: www.pierredelune.be  


"#Vu" par Arts Nomades

© Gilles Destexhe


Véritable gifle, nécessaire et salutaire, #Vu dénonce en cris, chuchotements et slam la question du cyberharcèlement à l’école, et de ses redoutables conséquences. L’on ressort complètement secoué de la nouvelle création des Arts nomades. Plein d’espoir, aussi. Pourvu que "#VU" soit vu par tous les adolescents !

Qu’un tel phénomène soit abordé en théâtre jeune public, toujours en prise avec l’actualité, n’est guère étonnant. La démarche n’en est pas moins importante, et surtout aboutie, lorsqu’elle émane de Mattias De Paep, auteur et metteur en scène, et d’Andreas Christou, metteur en scène et traducteur.

Ensemble, ils évitent l’écueil de la vulgarité, de l’outrance, pour entrer en nuance dans le cœur de l’adolescente, émouvante et puissante Julie Carroll, victime de harcèlement. Un cœur caché sous des seins qu’elle a envoyés par amour et par sexto à son prétendant, sans se douter qu’ils seraient jetés en pâture sur les réseaux sociaux.

Tout avait commencé par un simple pari....

  • Bruxelles, la Montagne magique, le 28 décembre, à 19h30. Dès 13 ans. Infos & rés.: 02.210.15.90,  iwww.montagnemagique.be  



Laurence Bertels

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