C’est l’histoire d’un jeune homme qui, se découvrant un cancer, se met à écrire, à s’écrire, à se décrire, à décrire son milieu - la bonne société zurichoise -, son éducation - bonnes manières, culte de l’harmonie, fuite absolue du conflit -, ses trop-pleins et ses lacunes.

"Mars" de Fritz Zorn (qui signifie Colère, pseudonyme de Fritz Angst, qui signifie Peur) fut publié en Allemagne en 1977 et parut, traduit en français, en 1979. Roman unique, autobiographique - on ne parlait guère alors d’autofiction -, roman de l’introspection et du don, roman de la révolte et de la vérité, roman d’une existence dont les fondations, justement, contournaient allégrement le réel, évacuant les opinions personnelles au profit d’une générale absence de friction, voire, plus généralement, d’action. "Le rien est toujours parfait, le quelque chose a toujours ses défauts."

D’une écriture nette, précise, presque blanche, et pourtant touffue, généreuse, profuse, "Mars" trouve un écho, trente ans plus tard, ici et maintenant. Et notamment en 2002, quand Denis Laujol le découvrit interprété par Jean-Quentin Châtelain. Un climat d’angoisse - le 11 septembre n’était pas loin, l’insécurité faisait la une, et l’extrême droite venait de passer au second tour - et de retour à l’ordre moral. Née alors, l’envie tenace de monter ce texte s’est concrétisée. En passant par une adaptation à la fois rigoureuse et très à l’écoute de l’ironie de "Mars", Denis Laujol (acteur chez Michel Dezoteux, Armel Roussel, Aurore Fattier ou encore Selma Alaoui) livre sur le plateau de l’Océan Nord sa première mise en scène. Dotée d’une sacrée personnalité et d’un sens certain du rythme. Pour porter ce monologue, il opte pour le chœur, composé de comédiens aux tempéraments distincts, qui tour à tour livreront une tranche de cette vie et un morceau de son cadre. Vincent Sornaga, Sophie Sénécaut, Baptiste Sornin, Yann Frouin, Benoît Piret, Florence Minder : chacun y va de son débit, de son sens de la caricature ou de la réserve, de sa virtuosité ou de sa candeur. Tandis qu’Adriana Da Fonseca donne sa fougue et ses failles au prologue - pop et virevoltant - comme à l’épilogue, "en état de guerre totale". Autant de visages, de silhouettes, de voix pour le destin de celui qui, d’entrée de jeu, affirme : "Je suis jeune, riche et cultivé; et je suis malheureux, névrosé et seul." Tragique, noir, oui, mais aussi féroce, terriblement drôle.

Bruxelles, Théâtre Océan Nord, jusqu’au 14 mars à 20h30 (mercredi à 19h30). Durée : 1h30 env. De 7,5 à 10 €. Tél. 02.216.75.55, Web www.oceannord.org